Fin 2015 je vous ai longuement parlé de Testament à l’anglaise, roman acerbe sur l’establishment anglais à travers l’histoire d’une dynastie putride, les Winshaw. Je l’ai d’ailleurs rangé dans mes coups de cœur de l’époque. Puis le temps s’est écoulé, j’ai mis de côté l’auteur un long moment. Son livre plantureux m’avait suffisamment rassasiée. Jusqu’à cette année où mes yeux se sont arrêtés sur son dernier roman, l’envie de retrouver ce qui m’avait anciennement plu chez l’auteur s’est fait sentir ; il était temps, me suis-je dit, de retrouver Jonathan Coe, son souvenir s’étant quelque peu dissout dans ma mémoire…

Résumé de l’éditeur

Rachel et son amie, Alison, dix ans, sont très intriguées par la maison du 11, Needless Alley, et par sa propriétaire qu’elles surnomment la Folle à l’Oiseau. D’autant plus lorsqu’elles aperçoivent une étrange silhouette à travers la fenêtre de la cave. Val Doubleday, la mère d’Alison, s’obstine quant à elle à vouloir percer dans la chanson, après un unique succès oublié de tous.

Mon avis

Le principal problème qui se pose à moi à l’heure d’écrire cette chronique est la manière dont je dois considérer cette, ou plutôt ces histoires. Car voyez-vous, pensant à tort avoir sous les yeux un roman, je commence à comprendre que l’auteur les voulait plutôt être des nouvelles ; des contes, si l’on s’en tient au sous-titre de l’œuvre. Mais ceci ne me convainc guère. Je crois qu’à l’image de Testament à l’anglaise qui était à prendre dans sa globalité, Numéro 11 doit être considéré comme un bloc uni avec sa logique, son unité, sa cohérence propre. Du moins, en parcourant les pages j’ai intégré les évènements comme faisant partie d’un tout uniforme. Et puisque les mêmes personnages reviennent, c’est plus juste de considérer une seule et même histoire.

Et c’est ici que ça bloque pour moi. Je m’explique. Le récit débute par une semaine de vacances pour deux gamines, Rachel et Alison, chez les grands-parents de la première. C’est un récit mystérieux qui joue sur les peurs enfantines, celles de l’étranger, du noir, des monstres, des araignées et des fantômes. J’ai été intriguée par cette entrée en matière assez décalée qui présente un début et une fin entière. J’ai lu l’histoire avec un enthousiasme modéré, déconcertée par un style atrocement plat et scolaire (du moins la traduction).

Vient ensuite une deuxième histoire, reprenant les mêmes personnages, quelques années plus tard. Nouveau décor, nouveau thème abordé. Il s’agit cette fois d’une expérience autour de la téléréalité. Val, chanteuse has-been dans un groupe éclaté depuis bien longtemps, est hélitreuillée sur un bout d’île dans un Koh Lanta pour pseudo-célébrités. Là aussi, il y a un début et une fin bien nettes. J’ai parcouru cette histoire amusée, ne sachant plus dans quel contexte je devais situer l’intrigue. Prenant ce que l’auteur avait à m’offrir en matière de suspens et de rebondissements, je me suis prise au jeu de la consternation face à la manipulation grossière dont le personnage principal de cette saynète est la victime. L’auteur évoque ici l’internet de notre époque : anonyme, belliqueux, vulgaire et dangereux. J’ai bien perçu la critique ; l’attaque n’est pas très fine, le texte n’est guère travaillé, les dialogues sont atrocement creux. La palme revenant aux échanges entre les deux amies (Alison et Rachel) via messagerie (Snapchat et cie). L’auteur donne ici une version de ce qu’il considère comme l’abrutissement et l’aveuglément des jeunes sans aucune délicatesse.

Vient ensuite un très long récit portant sur l’obsession d’un jeune enfant pour un court programme télévisé visionné une seule fois lors d’un après-midi d’hiver glacial des années soixante. Monomanie qui conduira l’adulte à la mort.

À mi-parcours, j’ai constaté l’étendue des dégâts. Des histoires sans aucun rapport hormis la palette de personnages, écrites sans aucune élégance ; ça m’a piqué les yeux. Mais j’étais accrochée, me souvenant de mon coup de cœur, celui-là même qui m’avait poussée à ouvrir Numéro 11. Je cherchais dans ma mémoire des indices du désastre à venir. Rien.

Puis l’enchaînement poursuivant son cours, nous voici conviés au cœur d’une enquête menée par un gentil détective aux méthodes contextuelles, selon lui il faut avant tout replacer le crime dans un contexte global, politique, économique, social, géographique. Deux humoristes trouvent la mort dans d’étranges circonstances, le point commun : ils ont tous deux attaqué dans leurs sketchs la même journaliste, une descendante des Winshaw (tiens tiens !). Le déroulé est amusant, plaisant à suivre. On retrouve cette fois-ci Alison, et on renoue avec les Winshaw. Ici l’auteur s’attaque à la police et aux méthodes traditionnelles qui sont largement en faveur des gens les plus aisés de la société.

Enfin, nous retrouvons une dernière fois Rachel, devenue préceptrice dans une famille ultra-aisée de Londres. Elle vit à plein-temps dans une demeure improbable construite en sous-terrain. Ici le luxe est grandiloquent et poussé jusqu’à l’absurde. Rachel va en outre être confrontée à d’étranges phénomènes émergeant des bas-fonds de l’habitat, pour un final surnaturel qui a achevé de me rendre incrédule.

Alors que les trois premières histoires sont populaires et tendent à dénoncer le divertissement (la télévision et internet) en manipulant les illusions de la jeunesse anglaise des 20e et 21e siècles ; les deux suivantes se recadrent sur la haute-société britannique et ses pleins pouvoirs, c’est ici que nous retrouvons les Winshaw. C’est ici aussi que la plume de l’auteur se densifie.

Il reste que ces épisodes, dans leur chronologie, m’ont laissée absolument interdite. Je n’ai pas su apprécier ces bascules dans des zones ciblées de l’Angleterre contemporaine, dans les choix de l’auteur de pointer le curseur sur telle strate. De trop nombreuses scènes me paraissent bien inutiles ; écrites et posées là. L’enchaînement ne présente pas grand intérêt, ou bien peut-être suis-je malencontreusement passée à côté du discours plus général de l’auteur.

Mais en toute honnêteté, et après m’être creusé la tête, je ne vois toujours pas quelle place peut occuper ce texte dans l’Œuvre de l’auteur. Pour preuve le titre hasardeux, faisant référence à une numérologie sous-jacente au texte, un infime détail sans conséquences. Le numéro 11 se retrouve quelques rares fois dans les cinq histoires. Trop rarement pour que le lecteur y fasse attention ; c’est bien parce que le titre nous l’expose que j’ai noté scrupuleusement les apparitions du 11. N’étant pas sensible à la symbolique des chiffres, hermétique à cet ésotérisme, je redoutais cet aspect, mais par chance il est inexistant. Il fallait bien donner un titre…

Il m’apparaît au final que l’auteur avait suffisamment creusé le sujet de l’establishment dans Testament à l’anglaise, et décrit avec brio et de manière exhaustive la perversion de cette société puante qui lui fait horreur. Était-il besoin de revenir une nouvelle fois sur le sujet ? de remettre les mains dedans ? Voulant orienter son regard dans un autre axe, innover dans la construction, l’auteur s’est égaré, m’a perdue. Je crois que Testament à l’anglaise m’a vaccinée sur le sujet, dans sa densité narrative il discrédite d’avance toutes autres tentatives de l’auteur d’éplucher davantage les sources de sa révolte. Numéro 11 en fait les frais. Il est de trop car tous les autres étaient de trop.

Je m’étonne d’avoir lu l’intégralité de ce roman. Je crois que j’ai été aidée en cela par l’effet « contes » qui permet de se reposer l’esprit tout en instillant un sentiment d’attente face à la nouveauté à venir. L’auteur nous évite l’ennui. Mais ces histoires ne valent pas grand-chose. Elles sont très pauvres. Pour autant, je vous avouerai avoir lu avec un voyeurisme délectable le récit de Val sur son île de Koh Lanta, et la manipulation télévisuelle. Quoique très enfantine, l’histoire a le mérite d’être amusante.

Ne voulant pas m’avouer vaincue, je vais, sur les conseils d’autres lectrices, me pencher sur La pluie avant qu’elle tombe en espérant retrouver la cohérence qui fait défaut ici.

Et vous, avez-vous déjà lu Jonathan Coe ?

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