La lecture de Mauvaise fille s’est faite par hasard. Jamais je n’aurais dû lire ce roman, et puis nous nous sommes rencontrés. Si j’avais su que l’auteur est la fille de Bernard-Henri Lévy (ignorante que je suis) j’aurais refusé d’ouvrir ce livre. Par principe, je ne lis pas les fils et filles de. Lévy est un patronyme courant, je ne me suis pas posé de questions, enfin pas tout de suite. Et j’ai sûrement bien fait, sinon je serais passée à côté d’un texte formidable.

Extrait de l’éditeur

« Maman est morte, je suis maman, voilà, c’est simple, c’est aussi simple que ça, c’est notre histoire à toutes les trois. Tu en mets du temps à raconter les histoires, je me disais quand elle me racontait une histoire dans mon lit. Là c’est allé vite, si vite, le regard de maman dans le regard de ma fille, c’est là qu’elle est, c’est là que je la retrouve, et dans ses gestes aussi, dans les gestes impatients, un peu brusques, de ma petite fille doublement aimée. »

Mon avis

Une fille qui raconte sa mère décédée. Combien de romans peuvent se réduire à cette unique idée ? Des centaines, des milliers ? Je crois que la mère est le roman universel, dans toute histoire il y est question. La mère. Une mère. On en parle toujours plus que du père. Il faudrait mesurer tiens, la maternité contre la paternité. La première est beaucoup plus romanesque. C’est pour cela qu’elle constitue l’un des piliers de mes deux romans.

Louise assiste sa mère Alice durant la phase terminale d’un cancer qui a joué au jeu du chat et de la souris avec elle. Des rémissions, des semblants de guérison, et puis le coup fatal, celui que l’on ne voyait pas venir. Concomitamment, Louise découvre une grossesse qui se cachait là depuis quelques mois, trois peut-être. Une mort qui se fait lente tandis qu’une vie pointe doucement. Les hasards de l’existence quand l’on doit faire avec une fin et un début. Louise témoigne avec amertume et culpabilité de cette ambivalence, de ce chassé-croisé sentimental. Les choses seraient pourtant simples si mère et fille avaient trouvé leur place, mais au seuil de la mort Louise constate qu’il n’y avait pas plus de mère que de fille. La sienne a toujours refusé ce rôle trop lisse pour l’existence qu’elle souhaitait mener. Une mère frivole qui préférait les excès en tous genres, drogues, sexe, alcool, à la douceur responsable d’une maternité jamais acceptée. Louise a pourtant grandi tant bien que mal, suivant de loin cette mère abstraite et fugitive qui brillait pour d’autres qu’elle, la main sur le cœur quand il s’agissait d’aider les plus démunis. Oui, elle était libre, indépendante, livrée à elle-même. À l’adolescence on envie ce modèle familial sans autorité aucune. Mais il est bien connu qu’à la longue rien ne résiste à l’absence de cadre, de soutien, d’affection. Et puis la maladie, le cancer, banal, courant, douloureux. Louise s’oblige alors à veiller cette femme devenue l’ombre d’elle-même, car elle était belle cette mère, somptueuse et envoûtante.

« Souvent, en vieillissant, on veut redevenir enfant. Maman, elle, veut redevenir maman. C’est comme ça. C’est un fait. »

Alors explose en elle tout le contradictoire de cette situation burlesque et sinistre. Accrochée à ce débris de mère qui s’éteint peu à peu, Louise est incapable de concevoir la mort prochaine de celle qu’elle s’est toujours interdit d’aimer, de même que l’enfant à venir lui est irreprésentable. « Avant d’être mère il me faut retrouver ma place de fille », semble vouloir dire Louise. L’impossible dénouement d’un conflit intérieur sans solution hormis faire preuve de force et de volonté. Le passé ressurgit et se moque du présent, tandis que le futur inconsistant n’est d’aucune utilité. Louise ne le mobilise pas. Louise est tout à cette mère à jamais muette qui offre en legs un trou béant dans lequel échouent ses propres questions. Qui suis-je ? Qu’as-tu fait de moi ? Quelle est ma place ? et celle de ma fille ?

Il est dit qu’aux côtés de sa mère on construit celle que l’on sera. Image parlante : Louise qui repousse le moment de l’accouchement, n’est pas prête à donner la vie, la retient obstinément, jusqu’au dernier moment, jusqu’au dernier souffle. Comme une enfant elle en appelle aux pensées magiques, tant que l’enfant n’est pas visible il n’existe pas. En retardant la naissance, elle chasse le moment de la confrontation, quand elle ne pourra plus refuser ce rôle de mère qui jusque-là lui échappe.

Avec la voix de Louise, Justine Lévy décrit dans une langue acerbe créée pour cette histoire les anfractuosités émotionnelles d’une femme devenue fille juste avant d’être mère, ou bien l’inverse. C’est la tectonique des épreuves, quand la grossesse entre en collision avec le deuil, quand la perte elle-même se heurte au non-amour. Justine Lévy met le doigt sur les plus infimes particularités de ces deuils si courants. Que l’on ait aimé ou non ses parents, il y a toujours un travail de deuil à effectuer. Celui d’une mère n’est comparable à aucun autre. On croit la chose facile, mais ce serait trop simple si les sentiments du vivant coïncidaient avec ceux de l’après. La mort, et même avant, la maladie, brouille les repères, redistribue les cartes. Justine Lévy a parfaitement saisi cette mécanique de l’acceptation.

Mauvaise fille – et l’ironie du titre nous saute aux yeux – est un hommage rendu à une mère singulière, un modèle défaillant, de celles qui servent la littérature et font de l’ombre aux autres, si banales, si triviales, si trop pleines de tendresse. C’est seulement en racontant ces mères qui pourtant nous font horreur que l’on peut les aimer. Et l’on comprend mieux l’entreprise de l’enfant s’arrêtant sur des anecdotes ridicules, car il n’y a que cela pour en parler. Les étreintes, les baisers, les douces paroles sont remplacés par des séquences farfelues, quelques bavardages pour remplir la tristesse de couleurs. Louise – ou bien Justine Lévy puisque personne ne croira à une pure fiction (d’ailleurs pourquoi affirmer que c’est un roman sachant que le nom de la mère n’est pas modifié ? J’aimerais comprendre cette fantaisie trompeuse un peu agaçante) – a bien compris l’importance des souvenirs et de l’oubli, la juste mesure des deux, ce qu’il faut mettre de côté, ce qu’il faut maintenir coûte que coûte.

Louise m’a troublée. Le cœur pris en étau j’ai attendu son accouchement, sa délivrance pleine de promesses. Tant de phrases m’ont secouée. Il me faut préciser que ce roman fait écho avec un texte dont je viens d’achever l’écriture. J’ai cru lire le récit d’un de mes personnages. D’infimes détails comme des petits signes envoyés par l’auteur, à la fin j’en devenais presque parano.

« C’est la vie qui palpite, qui veut croître, qui proteste, la vie dans le ventre, la vie comme une poupée russe, et au même moment, maman, en bas, dans la terre, cogne et tambourine contre le bois, ça s’appelle la concordance des temps et ce sera ma vie maintenant. »

Mauvaise fille est un sublime roman introspectif, intime et déculpabilisant qui trouve sa beauté dans l’honnêteté d’une narratrice avouant des sentiments si aisément condamnables. Elle ouvre ses plaies, leur fait cracher la vérité, selon la maxime disant qu’il faut soigner le mal par le mal. Aucun accouchement est affranchi de douleur. Aucune mort est exempte de pardons à offrir. La plume est nerveuse, la narration époumone. Parfois, de longues énumérations brisent le rythme. Nous suivons l’avancée de Louise à bout de souffle, nous n’en pouvons plus de cet entre-deux si long entre mort et vie, entre passé et futur. Pour parvenir à une stabilité émotionnelle Louise doit s’aider seule. Ce livre démontre le courage qu’il faut parfois pour s’autoriser le bonheur, les valises qu’il faut savoir abandonner, les réponses qu’il faut savoir ne plus chercher. Ce livre est un échantillon représentatif, un extrême pas si rare, quand une naissance n’est pas le seul événement du moment, d’une époque, mais une coïncidence.

Il me faut occulter le fait que Justine Lévy soit fille de en plus d’être éditrice, car plus j’y pense plus ceci entache ma lecture. Parce qu’alors ce que j’ai pris pour une confession anonyme peut être un jeu prétentieux avec des lecteurs avides de fouiner dans une famille un peu célèbre. Je préfère me dire qu’il s’agit d’une pure fiction écrite par une écrivain inconnue, ce qui ôte au texte l’aspect people que j’exècre, car je refuse de croire que ce récit est destiné à alimenter certains commérages.

Et vous, lisez-vous parfois des auteurs pour leur patronyme ? 

 

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