Nouveauté de la rentrée littéraire, Le jour d’avant m’est apparu indispensable à la simple découverte de deux ou trois avis. Il me fallait le lire. J’ai immédiatement su que je l’aimerais. Sans crainte d’être déçue, j’ai parcouru cet hybride de Germinal le cœur serré. Je ne suis ni fille du Nord ni descendante de mineurs, mais au-delà du thème très enclavé de cette histoire, l’auteur narre une vengeance intime à la portée beaucoup plus vaste.

Extrait de l’éditeur

« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

Mon avis

L’histoire construit ses fondations sur un terrible fait divers. Le 27 décembre 1974, 42 mineurs trouvent la mort à Liévin, dans le Pas-de-Calais. Les mines de charbon s’essoufflent, la France se rend compte des conditions abominables de ces travailleurs de l’ombre. Sorj Chalandon invente une 43e victime qui serait décédée en janvier 1975 ; non reconnue car sortie vivante du sol, à l’inverse de ses compagnons dont ont été extraits les corps sans vie. Cette victime est un certain Joseph. Il a un petit frère, Michel, qui se fait appeler Michel Delanet (en référence à un film de Steve McQueen). C’est à ce frère que la parole est donnée.

Alors Michel raconte, le quotidien dans les corons, l’annonce de Joseph qui souhaite lui aussi descendre sous terre, le désespoir des parents, paysans, le père surtout qui devine l’issue fatale. Michel raconte le lien fraternel, l’admiration pour l’aîné, et enfin le drame, la visite à l’hôpital, le visage noir charbon de ce frère bientôt plus, et puis, plus tard, bien plus tard, sa nouvelle vie à Paris comme chauffeur routier, sa femme décédée, cet amour si tendre et vrai. Ensuite, il déroule sa vengeance, il l’étale, elle qui a toujours été là, couvant dans le moindre geste de ce Michel tout entier resté dans son village du Nord. Dans sa ferveur il a même installé un box à la mémoire de ce frère disparu, a accumulé articles de presse, photographies et reliques d’un temps passé qu’il commémore avec rage et nostalgie. La mort de Joseph est devenue son obsession. Coûte que coûte il lui faut la venger. Si la seule motivation de Michel ne suffit pas, il y a la lettre de son père, déposée juste avant qu’il ne décède à son tour : « Venge-nous ! ». Il n’en faut pas plus. Michel est prêt à tuer pour que son frère soit enfin reconnu comme victime du désastre de l’hiver 1974. Pour que les vrais coupables soient pointés du doigts. Ce n’est pas une catastrophe naturelle, l’origine ne peut être qu’humaine. Pour qu’il y ait procès, enfin. Les quarante années ne sont rien face à la détermination de Michel.

« Jojo ne s’est pas réveillé. Je ne l’ai pas revu. J’accompagnais ma mère à l’hôpital, mais je restais assis contre le mur, à attendre son retour. Depuis l’accident, je n’étais plus retourné à Liévin. Je ne voulais pas dormir dans le palace du galibot, guetter pour rien la mobylette au petit jour. Je ne voulais plus repasser devant les portes de Saint-Amé. Je ne voulais plus entendre les molettes des chevalements. Je ne voulais plus voir la cuvette bleue et la brosse abandonnées qui me servaient à nettoyer ses ongles. »

Ce roman est le combat d’un homme. Une lutte acharnée, déraisonnée, aliénante, effrayante. La douleur induite par la perte du frère tant aimé est plus vive à mesure que le temps passe, que l’oubli s’installe dans le collectif. Le travail de deuil est parasité donc impossible. Michel refuse la cicatrisation car il y a eu injustice, pour les mineurs en général, pour son frère en particulier. Il se fait après-coup le porte-parole des houilleurs du Nord, ces esclaves de la terre charbonneuse, ces explorateurs condamnés, ces gueules noires, ces ouvriers d’une époque révolue. Il crie sa rage, l’alimente consciencieusement, la hurle au visage des gens qu’il croise, son employeur, sa femme, des inconnus. Il se croit fier d’être issu de ce peuple défavorisé, s’attribuant le rôle de victime parmi la multitude. Sa vie durant, il n’aura qu’un seul objectif.

Le lecteur est dans l’attente. Dès la première page il augure le drame et le devine proche, toujours trop proche. Michel est une bombe à retardement. Les scènes cultivent la tension, chaque instant est une possible bascule. Que veut-il ? Du sang sur ses mains en l’honneur de Joseph. Le lecteur est emporté dans ce tourbillon haineux, il boit les paroles du narrateur, il avale l’acrimonie et la colère, il grime son visage de houille, il plonge dans les veines comme dans l’âme de cet anti-héros aussi pitoyable qu’admirable. Il en faut des hommes possédant une telle hargne, il en faut pour mieux comprendre. La grande Histoire se nourrit de ces étendards d’un peuple trop brimé que l’avancée des siècles a tu. Nous sommes en 1974 mais aussi en 2014. Quarante années ont laissé fleurir le châtiment, l’heure est venue.

Les récits de vengeance ont pour moi une saveur particulière. Dans la vengeance, la tension provoque un séisme emportant avec lui colère, haine, folie. L’humain est alors au plus près de son extrême, parfois sans possibilité de retour. L’esprit de vengeance dévore, c’est une bête indomptable faisant son nid dans le cerveau et motivant les actes les plus vils. Solj Chalandon pose avec justesse les mots sur ce mal, difficile de le qualifier autrement au regard du portrait terrible dessiné dans le texte. L’obsession de la vengeance comme prison.

Mais Le jour d’avant est beaucoup plus que cela. Je ne peux m’avancer dans l’histoire, je ne veux surtout pas déflorer l’intrigue. Il y a ce retournement de situation, cette chute incroyable en fin de parcours à travers laquelle le titre prend tout son sens. Un arrêt sur image le temps de réaliser l’impensable. Le lecteur se fait voler le livre qu’il croyait tenir entre les mains. Incroyable vous dis-je. Bouleversant, les mots me manquent. Ce revirement n’était pas nécessaire, sans lui le roman aurait été très bon mais avec lui il est phénoménal. La goutte d’eau qui fait entrer le récit dans un autre genre. Je n’en dis pas plus. Lisez.

Le procès, et surtout la plaidoirie de l’avocat général, vaut à lui seul. Quel souffle. Quel talent. Au tribunal, je suis assise dans le banc des jurés, je ne sais plus qui croire, je ne sais plus de quel côté faire basculer mon sens moral. Tous sont convaincants. Sorj Chalandon raconte une audience comme je n’en ai jamais lu. Brillante, fine, érudite, habile et armée, la joute oratoire est succulente.

Le jour d’avant est un témoignage impétueux, portant au plus haut la voix de ceux qui ont trimé, des siècles à gratter la terre, à se détruire les poumons, à ne jamais voir le soleil ou presque. Zola l’a fait, Chalandon aussi, à sa manière. Cent ans plus tard, on meurt toujours à la mine. Les photographies sont les mêmes. S’appuyant sur une tragédie, l’auteur livre une intrigue prodigieuse qui s’écarte du drame de 1974 pour y revenir, tourner autour, s’en servir sans en abuser. Il donne vie à un personnage, concentre tous ses efforts sur celui-ci, va au plus profond de ses convictions, de son énergie, quitte à alléger les autres. D’un côté le socle minier, de l’autre un pauvre homme qui n’a jamais pénétré une galerie et qui gaspillera sa vie à en comprendre l’horreur ; se construisant un univers de rêves et de cauchemars en enfant qui adore un héros et agit pour lui ressembler. Ici, la figure du grand frère sacrifié sur l’autel du profit engendré par la mine.

À la fois récit historique, roman intime, thriller juridique et drame familial, Le jour d’avant est à mettre entre toutes les mains. C’est un grand roman, au rythme minutieux, au suspens savamment entretenu, aux rebondissements peu nombreux mais exploités au maximum pour une vague d’émotions fortes. Je relirai Sorj Chalandon. J’ignorais son existence, maintenant je ne veux lire que lui.

Et vous, partirez-vous à la découverte ce roman ? En connaissez-vous d’autres abordant le travail dans les mines ?

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