Voici un roman qui connaît un fort succès depuis sa sortie en 2014; il a d’ailleurs reçu le Prix des lecteurs. C’est l’une des rares fois où je me procure un livre uniquement en raison des avis positifs, de la presse et du public. L’espionnage n’est pas forcément un genre qui m’attire, que ce soit en littérature ou au cinéma. Néanmoins, ce livre semblant doté d’un aspect thriller, il avait plus de chance de me plaire.

Alors, qu’en est-il réellement ?

Résumé de l’éditeur

Une jeune femme assassinée dans un hôtel sinistre de Manhattan. Un père décapité en public sous le soleil cuisant d’Arabie Saoudite. Un chercheur torturé devant un laboratoire syrien ultrasecret. Un complot visant à commettre un effroyable crime contre l’humanité. Et en fil rouge, reliant ces événements, un homme répondant au nom de Pilgrim. Pilgrim est le nom de code d’un individu qui n’existe pas officiellement. Il a autrefois dirigé une unité d’élite des Services secrets américains. Avant de se retirer dans l’anonymat le plus total, il a écrit le livre de référence sur la criminologie et la médecine légale. Mais son passé d’agent secret va bientôt le rattraper…

Mon avis

Pour commencer, je tiens à préciser que Je suis Pilgrim est un sacré pavé, puisqu’il ne comporte pas moins de 900 pages, de quoi effrayer les moins téméraires. Disons qu’il faut ardemment s’accrocher, et qu’une lecture en dilettante aura tôt fait de vous perdre. Une pause trop longue en cours de route risque d’une part de casser un rythme si savamment maîtrisé par l’auteur, en plus de favoriser l’oubli d’éléments cruciaux pour une bonne compréhension de l’histoire.

J’avais une crainte en abordant ce livre, celle de me sentir submergée par des informations d’ordre politique pour lesquelles je n’ai qu’une connaissance et un intérêt réduits. Les 900 pages auraient alors été particulièrement longues et ardues. Mais à ma grande surprise, et à mon grand soulagement surtout, tel n’a pas été le cas. En effet, l’auteur évite de rentrer dans des explications nébuleuses, il va à la simplicité et à l’essentiel, nous étalant ses connaissances sur les services de renseignement de manière astucieuse et cohérente par rapport au récit, en saisissant le lecteur à la volée.

Le premier quart du livre est peut-être la partie la plus complexe, celle qui pourrait rebuter les lecteurs les plus réticents. Mais si vous passez cette étape, vous ne pourrez plus lâcher le morceau. L’auteur nous étale le passé d’agent secret de son personnage principal de manière approfondie, s’arrêtant sur des passages clés de sa vie mettant en scène de nombreux personnages. J’ai effectivement craint que le livre ne soit ainsi jusqu’à la fin, ne sachant pas très bien quel tri effectuer parmi les informations distillées. Mais nous reprenons rapidement le cours de notre histoire initiale, et le rythme s’accélère au moment opportun.

Je dois dire que la substance même du récit ne m’est apparue que tardivement. Une fois les bases posées par l’auteur, il m’a fallu prendre un certain recul pour bien cerner la direction qu’il souhaitait emprunter. Car il nous présente de manière conjointe deux intrigues, animées par le même personnage. Ces histoires s’entremêlent dangereusement, et l’on doit faire un effort pour maintenir les fils conducteurs distincts, car l’on ne sait pas encore bien s’ils vont finir par ne faire qu’un ou non. J’ai trouvé la construction du récit judicieuse, me faisant voguer parmi deux intrigues passionnantes, tout en m’évitant un regret lié au passage de l’une à l’autre. J’étais avidement curieuse de connaître le fin mot de l’histoire.

Concernant le rythme du récit, je n’ai pu m’ôter de la tête l’idée que cette histoire ferait  un très bon film d’action, que j’aurais très certainement fui. Puis, j’ai découvert par hasard que Terry Hayes est lui-même un scénariste à succès, et que Je suis Pilgrim représente son premier livre. Je n’en ai pas été étonnée outre mesure, car l’auteur a beau avoir voulu écrire un livre et non un script, sa patte cinématographique est évidente, l’action scénarisée apporte à ce roman un aspect visuel et hollywoodien indéniable. N’y voyez pas là une critique négative, car cette originalité par rapport aux thrillers habituels n’est pas déplaisante, je dirais même qu’elle accentue l’aspect divertissant à plus d’un niveau.

Je peux facilement relier à cette caractéristique une autre un peu moins élogieuse, mais qui s’encastre plutôt bien dans le scénario. Il se trouve que je n’ai à aucun moment craint pour la vie de notre héros. Disons peut-être légèrement dans les cinquante dernières pages. Le héros, que nous appellerons Pilgrim, est le Héros par excellence, celui que l’on déteste ou que l’on adore, c’est selon votre humeur ou vos attentes. Le genre de héros qui m’agace rapidement sur écran, lisse, sans aspérité aucune, dont l’épaisseur ne se révèle que dans l’action pure. Ici, Pilgrim est du même acabit certes, et il va sans dire que s’il était représenté au cinéma je le détesterais avec autant de vigueur; mais l’avantage, que dis-je, le génie de la littérature, c’est de pénétrer l’invisible. Et sous ses airs d’homme invulnérable, arrogant voire insolent, pour qui le doute semble une donnée méconnue, et qui ne craint ni la mort, ni la douleur, ni aucun autre être humain, l’auteur lui attribue une consistance émotionnelle qui vient, par un parfait équilibre, alléger son héroïsme provocateur. Et ses actes, bien qu’excessifs dans leur expression, en paraissent plus crédibles. Malheureusement, le rendre plus « humain » ne m’a pas empêchée d’être parfaitement lucide quant à ses capacités de survie dans les situations les plus épineuses. Là où l’auteur pèche, et où vient poindre son activité de scénariste, c’est dans sa manière de nous représenter le danger. Celui-ci n’est en effet perçu qu’à travers les yeux de Pilgrim, pour qui la notion de danger n’est pas la même que pour le commun des mortels, à savoir le lecteur. Ce dernier n’a, à aucun moment, l’occasion de prendre la distance nécessaire à une juste appréciation du risque. Quelques phrases semées au gré du vent semblent être là pour rappeler au lecteur que, tout de même, notre héros se trouve dans une situation embarrassante. Mais c’est le prendre pour un idiot, ou un crédule, que de vouloir provoquer des émotions aussi facilement. Ce qui marche au cinéma ne fonctionne pas forcément en littérature.

Mais finalement, avec un peu d’indulgence, on passe outre ce détail pour vivre l’action comme elle nous est présentée, même si le piquant lié à la survie potentielle du héros est absent. J’ai trouvé mon plaisir dans ce qui gravite, dans les réflexions du héros, dans les stratégies qu’il met en place afin de réussir sa mission, dans la tension qui règne dans les plus hautes strates politiques des Etats-Unis, et surtout dans le fait que notre héros est totalement seul pour résoudre une enquête aux répercussions mondiales, à savoir la traque d’un jeune terroriste saoudien.

J’aurais envie de vous dire que ce roman aurait pu aisément être abrégé de 200 pages. Car des mini-enquêtes, si je puis dire, parsèment le récit, n’apportant pas grand-chose à la trame principale, tout en se greffant à l’une ou l’autre des deux intrigues. Mais, après réflexion, ces petits fragments mis bout à bout représentent un large tableau où le dénouement vient s’inscrire, dernière pièce d’un puzzle complexe. Dénouement qui aurait eu une saveur fade s’il n’avait pas été précédé par ces événements en apparence anodins,  qui viennent titiller les nerfs du lecteur jusqu’à la scène finale qui, prise seule, est ratée selon moi.

Un autre point m’a particulièrement dérangée durant ma lecture, il s’agit de l’ancrage temporel du récit. Une seule date est répétée durant tout le livre, un poil trop d’ailleurs, il s’agit du 11 septembre 2001. Le reste de l’action se situe soit avant, soit après. C’est tout ce que nous savons. Je serais incapable de vous dire en quelle année exacte se déroule la traque du terroriste, un an, cinq ans, dix ans après les attentats de New-York ? Je n’en ai pas la moindre idée. Nous n’avons aucune indication précise en terme de dates sur le passé du terroriste ou celui de Pilgrim. Ces éléments m’ont affreusement manquée; moi qui aime être parfaitement située dans la chronologie d’un livre, j’ai dû faire abstraction de cette dimension, et me référencer uniquement à la date fatidique du 11 septembre.

En conclusion, je dirais que j’ai apprécié ce roman, et me suis agréablement laissée emporter par le récit, incisif, rythmé et équilibré, en l’abordant comme l’auteur aurait certainement souhaité qu’on l’aborde, malgré quelques défauts que l’on peut facilement imputer à son métier même. Il est suffisamment travaillé, documenté et joue habilement sur la paranoïa actuelle autour du terrorisme. D’ailleurs, ce thème de la guerre bactériologique est particulièrement effrayant, peu connu pourtant.

J’ai lu par-ci par-là de nombreuses critiques condamnant un manichéisme douteux, où il y aurait d’un côté les occidentaux salvateurs et de l’autre le Moyen-Orient nuisible (l’action se déroule majoritairement entre la Turquie, l’Afghanistan et l’Arabie Saoudite), relevant d’une tendance pro-américaine sous-jacente. Alors honnêtement je ne suis pas d’accord avec ces avis que je trouve faciles et convenus. Je trouve justement que Je suis Pilgrim contourne les possibles polémiques de manière délicate. Terry Hayes a souhaité écrire un thriller sur fond de terrorisme, dans des pays du Moyen-Orient certes, mais pardonnez-lui de traiter un sujet d’actualité et n’allez surtout pas en vouloir à un scénariste d’exploiter une réalité géopolitique à des fins purement divertissantes. Il faut souligner que l’auteur place son terroriste, un individu isolé, dans un contexte politique local particulièrement anxiogène. Il aurait tout aussi bien pu l’exploiter à travers une pensée unique dénuée d’un ancrage situationnel et historique. Au contraire, il nous présente un terroriste avec un vrai visage, un vrai passé, une histoire somme toute banale dans un tel pays, possédant des peurs et des sentiments. J’ai apprécié que l’auteur prenne le temps de nous parler en profondeur de ce personnage, quitte à le mettre au même niveau que son héros. Cela n’enlève rien à la menace qui pèse sur l’humanité entière par sa seule faute, mais ça l’intègre dans un schéma explicatif cohérent. Le terrorisme prend un visage et se libère des chaînes de préjugés dans lesquelles il semble englué dans la tête de nombreux occidentaux. Qui plus est, l’auteur traite l’Islam de manière totalement respectueuse, évitant tout amalgame compromettant. Pour tout vous dire, en lisant ce livre je me suis instruite.

Inutile de préciser que Je suis Pilgrim fera très certainement l’objet d’une adaptation sur grand écran d’ici quelques mois ou années.

Et vous, avez-vous succombé à l’appel de ce roman à succès ? Est-ce un thème qui vous séduit ?

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