Charlotte. Un livre dont j’ai énormément entendu parler depuis sa sortie, depuis qu’il a reçu le prix Renaudot, et le Goncourt des lycéens. Pourtant, la peintre Charlotte Salomon m’était totalement inconnue, je pensais que le livre avait mis au jour une artiste enterrée dans l’Histoire, que cela était sa force, la raison de son succès. Et puis j’ai décidé de me lancer dans sa lecture, surprise par la structure du texte…

Résumé de l’éditeurOLYMPUS DIGITAL CAMERA

Ce roman retrace la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à vingt-six ans alors qu’elle était enceinte. Après une enfance à Berlin marquée par une tragédie familiale, Charlotte est exclue progressivement par les nazis de toutes les sphères de la société allemande. Elle vit une passion amoureuse fondatrice, avant de devoir tout quitter pour se réfugier en France. Exilée, elle entreprend la composition d’une œuvre picturale autobiographique d’une modernité fascinante. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant : « C’est toute ma vie. »

Mon avis

Voici un roman pour lequel il m’est difficile d’exprimer mon hostilité face à l’avalanche de critiques toutes plus positives les unes que les autres qu’il reçoit. J’avais profondément envie de l’aimer ce livre, il m’inspirait. J’ai lu des choses merveilleuses à son sujet, vraiment. Malheureusement, dès la première page, entre lui et moi il y a eu un désaccord qui n’a fait que s’accentuer au fil de ma lecture.

Le roman est en effet écrit tel un poème en prose. À chaque phrase, un saut de ligne. À chaque ligne, une seule phrase, brève. Et, découverte pour moi d’ailleurs, ce procédé ôte toute fluidité à la lecture. Les mots accrochent car l’on cherche spontanément un rythme afin de liquéfier le texte, mais le rythme je n’ai pas su le trouver. Les phrases sont toutes de tailles différentes, l’on s’arrête brutalement pour reprendre ensuite, comme un poème mal découpé. Les pauses sont induites par le saut de ligne, et ça ne colle pas, ça rend mal, ça ne glisse pas. Il ne suffit pas de tronçonner un texte pour créer un poème. La forme évoque un fond chantant, une recherche dans le choix des mots, des tournures ; mais il n’en est rien. Si vous regroupez toutes les phrases, vous vous en rendrez compte ; c’est fade, plat, sans aucune harmonie. Comme l’impression d’avoir été trompée.

«  Charlotte est à présent une jeune fille de seize ans. Sérieuse, elle mène une scolarité très brillante. On la trouve parfois mystérieuse. Sa belle-mère la juge surtout effrontée. Elles ne s’entendent plus si bien. »

 « La famille Salomon déjeune en silence. On frappe à la porte. Charlotte regarde son père. Chaque bruit est une menace. Cela ne peut être autrement. Tout le monde reste autour de la table. Sans bouger, immobilisé par la peur. »

Voici donc mon premier accroc avec ce texte, ma première déception, face à un livre autant titré tout de même, ceci a du mal à passer. Ensuite bien sûr, il y a le fond. Je peux remercier David Foenkinos, car grâce à lui j’ai fait la connaissance avec un personnage, une artiste, une jeune femme, à la destinée hors du commun, au bagage émotionnel inouï, à l’existence d’une tristesse abyssale. Malgré le blocage de l’écriture, j’ai pu extraire les éléments de la vie de l’héroïne et la reconstituer en partie. Et quelle vie. C’est une succession de drames, prenant leur source très loin dans la généalogie puisque la branche maternelle est dévorée de l’intérieur par un parasite vorace et mortifère. Peut-être aujourd’hui pourrait-on évoquer la psychose maniaco-dépressive, les signes cliniques donnés m’y ont fait penser. Des suicides s’entassent dans la mémoire de la famille, que l’on cache à la petite Charlotte ; notamment celui de sa propre mère. Plus tard, elle entendra la vérité dans de sombres circonstances. Son histoire fait froid dans le dos, tant de mensonges, de non-dits, de morts prématurées reposent sur la conscience de Charlotte, qui est elle-même condamnée. Elle doit le savoir d’ailleurs, son existence prouve que sa mort précoce ne fait aucun doute, ni pour elle, ni pour personne. Mais la manière de mourir ne pouvait, elle, être prévue. Car elle rencontre la grande Histoire, et se confond dans le silence avec la mort de millions d’autres personnes. Le roman se referme dans une chambre à gaz, succédé d’un épilogue nous racontant les années suivantes du côté de l’entourage de Charlotte. Si le texte s’était terminé sur la note tragique de sa mort il aurait été plus fort, nul besoin de rajouter des explications sur le devenir des personnages ; trop scolaire à mon goût, cet épilogue accentue l’aspect purement informatif du récit. C’était le risque, en ne se basant que sur un seul support ; l’on a envie de tout dire plutôt que d’en retirer l’essentiel.

En effet, David Foenkinos a travaillé uniquement sur l’autobiographie illustrée de la jeune peintre, Vie ? ou Théâtre ? Obsédé par elle, possédé même par l’artiste, il s’est lancé dans l’écriture de ce roman. Charlotte n’est pas une simple biographie mais nous raconte aussi les traces laissées par la longue quête sur l’auteur. Il nous parle de ses ressentis, insère par moments des épisodes ayant marqué son travail de recherche. En fait, l’on croirait un long résumé de l’autobiographie de Charlotte, dont les passages marquants sont relevés par la propre expérience de l’auteur, sans toutefois nous décrire précisément ses émotions ni même creuser cette espèce d’attrait qui le pousse toujours plus vers Charlotte ; ce ne sont que de brèves indications, assez répétitives d’ailleurs.

Ce livre, il ne l’a certainement pas écrit à tête reposée, mais plutôt dans un état d’agitation. Habité par son personnage, il n’a pas su, je pense, aller au-delà de ce qu’elle-même a écrit et du trop-plein d’émotions suscité par l’histoire de Charlotte.  Il n’a pas dépassé le stade de l’émerveillement, or pour écrire il ne suffit pas d’aduler, il faut aussi savoir regarder son sujet de plus haut. Et c’est cette hauteur qui fait défaut.

L’histoire de Charlotte Salomon, il est vrai, est lourde car elle mêle les horreurs familiales aux monstruosités du contexte de l’époque marqué par la Seconde Guerre mondiale. Quiconque s’y serait plongé aussi ardemment n’en serait sûrement pas sorti indemne. Néanmoins, une telle matière aurait pu nourrir un livre plus analytique, sublimant le personnage, le décortiquant, le passant au microscope pour dessiner plus en profondeur le tracé intergénérationnel de la maladie jusqu’à son aboutissement, son incarnation dans la jeune Charlotte : Évoquer son talent d’artiste au regard du passé qu’elle trimbale, oser les mises en perspective, les suppositions, les hypothèses. Un tel sujet d’étude est une pépite pour tout auteur un brin curieux et aventureux.

La présence non cachée de l’auteur dans le récit, son étourdissement face à ce qu’il écrit, n’ont pas eu l’effet escompté sur moi. Je voulais plus de Charlotte, et moins de David dont l’expérience me paraissait bien insignifiante à côté d’une telle existence. Charlotte ne vit pas sous ses mots, elle est rigide, figée. Il ne la fait pas décoller, il ne lui donne pas un nouveau souffle de vie ; non, il la laisse comme morte.

Mais alors que nous apporte Charlotte que l’on ne sait déjà en lisant Vie ? Ou théâtre ? Il ôte la présence de Charlotte, remplaçant ses dessins par une description succincte de son œuvre. Supprimant le cheminement intellectuel de Charlotte au profit de la quête matérielle de l’auteur. Peut-être ne s’est-il pas assez approprié son histoire pour créer une œuvre originale, complémentaire à l’œuvre initiale, pour s’extraire de l’hommage plat et formel que son roman évoque, sans grande prise de risque, sans dimension, sans intérêt.

Je suis sévère avec Charlotte. Je crois que l’effet « fausse poésie » m’a trop irritée pour que je sois indulgente, un procédé trompeur qui sert à camoufler une écriture insipide. David Foenkinos sera au moins parvenu à faire connaître la peintre, mais franchement, est-ce si difficile ? Je n’en suis pas sûre. Il suffisait d’évoquer les grands drames de la vie de l’artiste pour susciter l’intérêt du lecteur. Il y a manière et manière d’en parler, mais tout est une question de distance entre soi et la personne dont on dresse le portrait ; je devine que se lancer dans un tel projet peut s’avérer bien laborieux. Mais selon moi c’est raté. Charlotte, au lieu de me révéler un auteur, me révèle une peintre dont j’ai envie de découvrir l’œuvre, à l’inverse de Foenkinos, qui ne rejoindra certainement plus ma bibliothèque.

Et vous,  ralliez-vous les nombreux éloges ?

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