Delphine de Vigan. L’une des écrivains françaises les plus célébrées. J’aurais pu la découvrir avec ses succès, mais l’idée d’ouvrir une plus petite porte pour ce faire me plaisait davantage. Je compte bien lire Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie, on m’en a tant vanté les mérites que je crains de ne pouvoir y échapper. Étrangement, personne ne m’a conseillé Un soir de décembre

Résumé de l’éditeurUn soir de décembre Delphine de Vigan

Matthieu, quarante-cinq ans, publicitaire, une femme délicieuse et deux enfants. Il a écrit un livre, a connu un très grand succès et obtenu un prix. Il reçoit des lettres d’admirateurs mais n’arrive plus à écrire. Un jour, il découvre la lettre d’une femme, une lettre étrange, différente, qu’il relit plusieurs fois et ne rang pas avec les autres.

Mon avis

Où l’on retrouve le thème de l’écrivain à la gloire fulgurante qui n’arrive tout simplement plus à écrire. Victime de son succès, Matthieu doit faire face à de nouvelles obligations au cœur d’un quotidien présentant toujours la platitude de l’anonymat. Pourtant, il se livre durant des interviews, se prête au jeu de la célébrité lors de rencontres et signatures. Mais il a beau s’offrir au public, il ne comprend pas vraiment pour quelles raisons la célébrité lui est tombée dessus, ce que son livre a de plus que les autres. Il n’a guère l’impression d’avoir écrit un chef-d’oeuvre.

Et puis Matthieu s’arrête un jour sur une lettre, une parmi tant d’autres, d’une certaine Sara. Elle le connaît, l’a connu. Lui, met du temps à comprendre qu’il s’agit d’une amante d’un temps lointain. Jeune fille d’alors, maintenant femme. Elle lui écrit, pour lui dire quoi ? Qu’elle ne l’a pas oublié, qu’elle l’a attendu durant ces dix années passées, qu’elle a lu son livre. Elle ne cherche pas franchement à reprendre contact, alors pourquoi ?

Dès le début, Matthieu nous apparaît enferré dans une dépression dont nous ne connaissons pas la cause ; est-ce le succès sans mérite, un mariage s’en allant à vau-l’eau, une ancienne passion qui revient ? Matthieu s’enfonce, et l’on assiste à son auto-affliction sur deux cents pages.

Nous sommes face au désarroi d’un homme pris dans la tourmente des regrets, des souvenirs qui se transforment à coup de et si… et rongent l’esprit nuit et jour car aucune réponse correcte ne vient adoucir leur amertume. Des suppositions prennent naissance dans le cœur de Matthieu, le mari, l’écrivain, l’employé, l’homme. Il enterre et protège les rares lettres de Sara dans un tiroir, n’osant les lire, les relire et encore moins les déchirer, les détruire ; la seule et unique solution puisque Matthieu ne peut vivre avec ce fantôme dans le placard et est incapable de délaisser femme et enfants pour voler vers cette inconnue. Dans ce supplice pourtant, lui revient petit à petit le goût de l’écriture. Et à la fin du combat il trouvera la force de coucher sur papier une nouvelle histoire, née grâce à Sara – ou ce qu’il en reste – et ce qu’elle a ressuscité chez Matthieu. Ses lettres sont creuses et ne disent rien. Elles ne sont ni une plainte, ni un appel. Elles sont un constat inutile et vain, franchement prétentieux quand on sait que leur idylle n’a duré qu’un court temps. Sara s’est dit qu’il fallait bien cela pour contrecarrer la soudaine renommée de son ancien amant. L’écrivain saurait quoi faire de ses fausses larmes, se dit la jeune femme.

Aussi, le lecteur assiste à un échange sourd, à une rencontre qui n’a pas lieu, entre deux êtres que la vie a fait se croiser brièvement comme tant d’autres, à un moment qui n’était pas le bon pour que naisse une histoire plus sérieuse. Matthieu et Sara ont des choses à écrire chacun de leur côté, il nous est dit qu’ils se sont nourris de leurs étreintes, tous deux revivant les moments d’extase volés au quotidien. Alors qu’elle est justement la grosse faiblesse du texte, un manquement frustrant, l’inexistence d’un endroit où Matthieu et Sara se retrouvent m’a au contraire plu. J’y ai vu la zone dans laquelle l’auteure souhaitait faire vivre ses personnages, la délimitant délicatement pour que rien n’en déborde. Si Matthieu avec revu Sara nous aurions eu une toute autre histoire : celle d’une infidélité et de ses suites logiques. Ici nous avons les conséquences de l’infidélité sans même qu’elle n’ait lieu. Il suffit à Matthieu de savoir Sara vivre, errer dans la même ville et le provoquer avec des lettres sans objet. Delphine de Vigan raconte la rupture d’un homme avec sa famille, ses proches et lui-même. Mais entre sa nouvelle d’activité, la jolie Sara et ses déboires conjugaux, m’ont manqué des liens plus épais. Et puis Matthieu tout entier est un drôle de bonhomme si peu amical. Ne se considérant pas comme véritable écrivain, il a tendance à décrédibiliser son oeuvre. On pourrait croire qu’il se force, car après un succès il est bien obligé de donner du pain à mâchouiller à son lectorat.

C’est le portrait d’un artiste triste et seul, non parce qu’il est noyé sous un talent mélancolique qui l’exclut des autres, mais parce qu’il est minable, indécis et asocial. Matthieu représente une nouvelle génération de romanciers déjà désabusés et conscients de leur médiocrité (reflet de ce que recherchent les lecteurs). Pas certaine que ce message soit celui que Delphine de Vigan a souhaité faire passer, je vous soumets cette impression avec quelques pincettes.

Cette histoire ne sert-elle donc qu’à raconter la quête d’inspiration à laquelle tout écrivain est sujet ? La déchirure de la création, l’entêtement et la douleur, le doute et enfin l’illumination ? Sara personnifiant l’inspiration, surgissant du passé, revenant pour chuchoter à l’oreille de son créateur une nouvelle histoire à écrire ? Eh bien, je préfère la version poète maudit plutôt que cette forme contemporaine se jouant du mariage, de la paternité et du sérieux de l’écrivain. Et puis, à la fin, notre égaré Matthieu retrouve la lumière. Libre d’un deuxième livre accouché, il renoue avec la vie banale de l’avant, avant qu’à nouveau son éditeur lui demande de reprendre la plume. Matthieu est enchaîné à un succès dont il n’augurait pas la grandeur, pathétique face à ce bouleversement il se fige et se crée des angoisses idiotes. Immature dans sa manière de gérer son ascension journalistique il l’est autant dans sa manière de faire avec les souvenirs torrides que lui inspirent les lettres de Sara.

Alors que j’ai apprécié l’idée autour de la jeune femme (existe-t-elle vraiment ?), je trouve l’échouage de Matthieu trop rapide et ne suis pas parvenue à comprendre et apprécier cet être assez peu sympathique englué dans des souvenirs charnels plutôt triviaux (il a simplement couché plusieurs fois avec Sara). Il me faut révéler qu’étant actuellement en recherche d’un éditeur, je n’avais pas franchement envie de m’apitoyer sur le sort d’un romancier difficile à contenter et incapable de remercier la vie pour le cadeau qu’elle lui a fait : être édité et connaître l’approbation du public. En plus d’avoir une femme aimante et de tendres enfants, un vrai travail à côté et… je m’arrête là.

Delphine de Vigan aurait pu accentuer la pression exercée sur Matthieu suite à un premier roman acclamé – devoir à tout prix écrire autre chose – et construire une intrigue plus consistante autour de ce drame intime. Bien sûr, ceci a déjà été fait à de nombreuses reprises, ça n’aurait été qu’un texte de plus sur le sujet. Mais c’est un texte de plus sur la crise de la quarantaine que nous sert l’auteure. À choisir, je préfère le thème qu’elle n’a fait que frôler.

Malgré un moment de lecture plaisant servi par une plume alerte certainement prometteuse, Un soir de décembre n’est pas le roman avec lequel j’aurais dû commencer. Je lirai pourtant Rien ne s’oppose à la nuit et sûrement D’après une histoire vraie en ayant en tête que ces deux best-sellers sont nés à la suite d’un récit plutôt fade qui, je l’espère, ne reflète en rien l’oeuvre globale de Delphine de Vigan.

Et vous, avez-vous déjà lu cette auteure ? Lesquels de ses romans m’auriez-vous conseillés ?

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