Je poursuis avec Pierre Lemaitre, l’une de mes plus belles découvertes de 2015, un écrivain qui a su me surprendre en évoluant sur plusieurs genres.  Ce roman ne fait pas partie de la série mettant en scène l’inspecteur Verhoeven, que j’ai bien entamée avec Travail soigné et Alex, mais il est de la même veine.

Résumé de l’éditeurOLYMPUS DIGITAL CAMERA

Nul n’est à l’abri de la folie. Sophie, une jeune femme qui mène une existence paisible, commence à sombrer lentement dans la démence : mille petits signes inquiétants s’accumulent puis tout s’accélère. Est-elle responsable de la mort de sa belle-mère, de celle de son mari infirme ? Peu à peu, elle se retrouve impliquée dans plusieurs meurtres dont, curieusement elle n’a aucun souvenir. Alors, désespérée mais lucide, elle organise sa fuite : elle change de nom, de vie, se marie, mais son douloureux passé la rattrape…

 Mon avis

Après Alex que j’ai particulièrement apprécié, voici un roman dans lequel nous suivons une nouvelle fois une jeune femme à la dérive, Sophie. L’histoire commence sur les chapeaux de roue, par le meurtre d’un petit garçon dont cette dernière a la garde. D’autres morts viendront rapidement barrer sa route; tout laisse croire que Sophie est une tueuse qui s’ignore, puisqu’elle ne garde aucun souvenir de ces assassinats. La force de Pierre Lemaitre est de nous plonger dans la tête de son personnage principal avec une facilité et une maîtrise déconcertantes. Par des pensées, des réflexions, des gestes, des attitudes, l’auteur expose les facettes d’une personnalité trouble, qui nous interroge dès les premières pages et dans laquelle l’on perçoit déjà des failles, des béances, une structure en pointillés.

Comme dans Alex, Pierre Lemaitre joue avec la personnalité de son héroïne, et par là-même avec son lecteur qu’il berne subtilement, ne le laissant jamais sur ses acquis mais toujours en proie au doute face à un perpétuel remaniement de l’histoire. Robe de marié est un jeu de manipulation très fin, à l’intrigue plutôt difficile à mettre en place puisque nécessitant une cohérence toute pointue entre l’avant et l’après.

Robe de marié est ainsi l’histoire d’une descente aux enfers, celle d’une jeune femme aux deux visages, aux deux vies, qui ne se reconnaît plus elle-même et qui est prise dans un étau dont elle ignore la nature, dans un état de perdition mentale et physique total et effrayant, inimaginable et difficilement supportable. Je me suis mise à la place de Sophie sans aucun mal. J’ai ressenti sa colère, son désarroi, son incompréhension, sa stupeur. Car ce que Pierre Lemaitre lui fait subir est du domaine de l’impensable, par la subtilité du mécanisme il rend la chose d’autant plus malsaine et abominable. Le lecteur assiste impuissant au tissage d’un piège insidieux mais malheureusement trop bien ficelé pour sa victime, la plaçant dans une position où elle semble n’avoir aucune échappatoire si ce n’est l’abnégation, la soumission ou la mort.

Ce roman est découpé en plusieurs parties. La première est celle des questions, des interrogations, où le lecteur ne sait pas très bien de quel côté il doit placer l’héroïne, quels sentiments il doit ressentir pour elle. Puis, les réponses arrivent plus vite que prévu, dans une seconde partie, l’occasion d’un virage à 180 degrés, où tout ce que l’on a lu précédemment prend un sens nouveau, imprévisible, inouï. J’ai d’ailleurs ressenti un petit pincement de déception quant au fait de connaître le rouage, les coulisses du spectacle, trop rapidement; la réponse à la principale question suscitée par la première partie étant apportée un peu trop précocement selon moi. Le livre aurait largement pu supporter quelques dizaines de pages supplémentaires pour davantage poser les bases de ce drame psychologique. Car une fois ce début de réponse apporté, il restait plus de la moitié du livre. Je me suis interrogée sur ce qui pourrait alors me tenir en haleine jusqu’à la fin sachant que ma curiosité de lectrice s’était trouvée en grande partie assouvie. Puis finalement je me suis prise au jeu, j’ai aimé démêler toutes les ficelles de la trame au rythme imposé par l’auteur, lui qui a fait le choix de soulever un gros morceau du voile rapidement, et m’offusquer à chaque page de ce qu’il était en train de construire, ou plutôt déconstruire.

Ainsi, l’intrigue est particulièrement réussie, l’idée de fond est parfaitement anxiogène, me saisissant d’effroi. Encore une fois, Pierre Lemaitre nous expose une personnalité extrêmement complexe, et dont la construction, la déconstruction et la reconstruction constituent les trois phases du récit. Il malaxe son héroïne, il fait subir à son intégrité psychique les pires atrocités, il flirte outrageusement avec la folie. L’on a envie de lui dire « stop, ç’en est trop », mais l’appétit pervers du lecteur appréciera avec d’autant plus de délectation  le spectacle cruel auquel il assiste.

Pour autant, il fallait bien une fin à cette histoire, car même si les principales réponses sont apportées de manière régulière au cours du récit, évitant au lecteur un suspense insoutenable au profit d’une curiosité modérée, il fallait un final pour clore le livre. Et c’est là que j’ai été déçue. En effet, dans les dernières pages, l’histoire prend une tournure un peu trop mélodramatique, une tonalité étrange, qui dénote avec le reste, qui fait un peu tache. De plus, comme dans Travail soigné, le « mobile » m’a posé problème. J’emploie le terme mobile pour évoquer ce qui sous-tend à l’agissement d’un personnage en particulier. Ce personnage est la réponse à toutes les questions soulevées. Mais malgré tout, il m’a manqué quelques explications sur son comportement.  J’aurais souhaité en savoir davantage sur les raisons qui l’ont poussé à agir de telle manière, ceci étant abordé de manière futile; ce n’est finalement pas ce que retiendra le lecteur, or c’est ce qui conditionne toute l’histoire. Si l’on s’interroge un peu plus sur les motivations, on ne peut qu’être interpellé  du fait que la puissance de l’intrigue ne repose en réalité que sur un mince fil, dont la crédibilité est douteuse. En fait, il y a la trame principale, qui scotche sur place, qui est elle parfaitement maîtrisée. Et puis, il y a les origines, le réel pourquoi des événements, qui est plus tangent, moins stable, moins élaboré. Et pourtant, je le répète, Pierre Lemaitre aurait pu s’étendre davantage, son récit n’en aurait aucunement souffert, bien au contraire. Je reste quelque peu sur ma faim, une partie de moi étant satisfaite, tandis que l’autre l’est moins, car ne pouvant se détacher d’une impression d’incomplétude.

En somme, Pierre Lemaitre signe une nouvelle fois un très bon roman, à l’intrigue originale, aux personnages élaborés et à l’écriture toujours aussi soignée. Néanmoins, Robe de marié m’a un peu moins convaincue que les précédents, à cause d’une fin en décalage trop prononcé par rapport au récit, et une explication de fond pas assez poussée. Malgré cela, ce roman m’a fait passer un moment de lecture haletant. C’est donc avec le même enthousiasme que je continuerai à lire cet écrivain.

Et vous, vous ai-je donné envie de découvrir cet écrivain ?

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