Voici un autre petit nouveau de la Rentrée Littéraire. J’étais dans ma lancée ! Et puis celui-ci, comme Chanson doucem’a appelée , je devais le lire. Vous savez peut-être, ou pas d’ailleurs, que la question de l’exploitation animale me tient particulièrement à cœur depuis plusieurs années. Je ne me jette pas sur chaque parution traitant du sujet, qui sont légion actuellement, mais de temps en temps j’aime sonder l’avis de ceux qui prennent la plume. Ici ce n’est pas un essai mais un véritable roman, se déroulant au cœur de la vie paysanne, un milieu qui, dans la littérature, m’enchante…et quel roman, mais quel roman !!

Résumé de l’éditeurOLYMPUS DIGITAL CAMERA

Règne animal retrace, du début à la fin du vingtième siècle, l’histoire d’une exploitation familiale vouée à devenir un élevage porcin. Dans cet environnement dominé par l’omniprésence des animaux, cinq générations traversent le cataclysme d’une guerre, les désastres économiques et le surgissement de la violence industrielle, reflet d’une violence ancestrale. Seuls territoires d’enchantement, l’enfance – celle d’Éléonore, la matriarche, celle de Jérôme, le dernier de la lignée – et l’incorruptible liberté des bêtes parviendront-elles à former un rempart contre la folie des hommes? 

Mon avis

Une claque. Si je devais réduire ma critique à un seul mot ce serait celui-ci. Je pourrais le compléter par, lisez-le, absolument. Quoique je doute que ce texte plaise à tout le monde. Mais vous me connaissez, il faut que je m’étale, et il y a matière croyez-moi. Car nous avons là un petit bijou, un ovni littéraire, une fresque magistrale aux très nombreuses qualités.

Commençons par le commencement. Nous suivons une famille, un père, une mère, une génitrice plutôt, et leur fille, Eléonore, qui sera le fil rouge du récit ; celle que l’on suivra à travers les époques. Nous sommes fin 19c, début 20c siècle. La famille possède une ferme, des animaux destinés à la vente et à leur propre consommation. Une ferme classique en somme. Cette histoire n’est pas extraordinaire. Elle se dilue dans le quotidien sordide de la petite exploitation familiale. Ainsi, nous découvrons l’histoire du couple…

L’horreur, l’abject, l’innommable. La première partie vous coupe le souffle, vous plongeant dans une apnée longue et difficile dont l’extraction ne se fera qu’à la dernière page. Car ce que nous décrit l’auteur, ce qu’il étale, ce qu’il éparpille, est purement et simplement hideux. C’est une existence, une manière de vivre, faite de pestilence, de déchets, d’excréments, de boue, de souillure, de matières organiques… Les fluides se mélangent, les couches se superposent, la propreté est un horizon inatteignable. Un voile gris et opaque tombe sur les yeux du lecteur dès lors qu’il a mis le pied au cœur de cette ferme. Le quotidien se déroule comme un fil poisseux, collant. Il y a la mort, les naissances, celles des animaux et des hommes, les repas, les besoins corporels, la maladie, il y a les guerres aussi. Et puis la descendance que l’on retrouve des décennies plus tard. La petite ferme s’est transformée en immense exploitation porcine. Les arrière-petits-fils ont pris la relève. Mais l’horreur et l’indigence sont toujours présentes, en plus étendues.

Pour vous donner le ton du livre, voici la scène qui m’a le plus marquée et que je ne suis pas près d’oublier. Lorsque Eléonore, en récupérant un crapaud tombé dans la tombe de son père, à califourchon sur le cercueil, voit apparaître ses premières menstruations dont le sang coule sur le bois et s’infiltre entre les planches.

Ou bien encore les accouchements prématurés de la génitrice, qui abandonne les nourrissons malingres au milieu des truies qui les dévorent.

Ce récit est sublime de multiples manières. Tout d’abord l’écriture. Elle est précise et affûtée, elle ne fait pas de cadeau. La plume est intelligente, superbe, les phrases sont belles. L’auteur nous dit tout, absolument tout. Sa plume n’adoucit pas la réalité, ne l’édulcore guère, non, elle est franche. Les descriptions sont travaillées à la perfection, les figures de style sont maîtrisées, il y a une recherche esthétique fort appréciable. J’ai rarement lu un texte aussi complet, plantant un décor avec autant de précisions et de détails d’une manière qui ne fige pas le mot, qui n’ennuie pas le lecteur par une répétitivité abusive mais l’invite à visiter les lieux, ou plutôt le happe de force. Vous percevrez la puanteur, les yeux vous piqueront du fait de la poussière et de l’aigreur ambiante, vous étoufferez au milieu des porcs, vos pieds s’enfonceront dans les tas noirâtres. Vous vivrez le texte.

Ensuite il y a les personnages. Ils sont moulés dans le décor, en font intégralement partie, ne faisant qu’un avec la ferme, la terre, les murs, la saleté… Leurs tempéraments, leurs caractères évoquent la rudesse des lieux, du labeur. Leur vie n’est que travail et misère, comment peuvent-ils être autrement que des êtres secs et austères ? Ils sont comme taillés dans la pierre, rigides, sinistres, coriaces. De leur naissance à leur mort ils ne discernent que le périmètre de leur propriété terrienne, ne connaissent que la fange et la puanteur, le lever aux aurores et le coucher éreintés par les douleurs musculaires.

L’histoire de l’exploitation animale n’est pas jolie, n’est pas glorieuse. Elle ne prend pas racine dans des questions éthiques ayant trait au bien-être animal, elle n’est pas née d’une bienveillance, d’un désir de vivre mieux, d’une communion entre l’homme et les animaux. Non, elle est laide, sale, mauvaise et profondément égoïste, tournée vers le seul profit, vers la surconsommation, vers le toujours plus et non le toujours mieux. C’est la genèse de l’élevage intensif, tournant agricole majeur du 20ème siècle, qu’a voulu décrire l’auteur dans ce roman. Mais du côté du petit paysan à l’amont de la chaîne de production, qui la fait vivre, la fait tourner, qui se saigne pour cela, donne sa vie à l’élevage, aveuglément, sans savoir dans quelles assiettes vont finir ses bêtes. Qui littéralement se tue à la tâche. C’est l’absurdité de ce mécanisme que dénonce l’auteur, comment une petite ferme de quelques cochons se transforme en une gigantesque structure, en un monstre métallique.

Mais il nous dit plus que cela encore. Il nous parle de l’élevage en tant que tel, qu’il soit de petite taille ou bien colossal, il nous montre sa face noire. Il nous dit que, quel que soit le nombre, si l’animal est condamné à mourir pour l’Homme alors il n’est rien d’autre qu’un bout de viande. Sinon il nous aurait décrit une paysannerie paisible et prospère avant l’avènement du « toujours plus ». Il va loin, très loin. Il cloisonne l’exploitation animale par l’auto-esclavagisme de l’Homme, la dimensionne par rapport à la propre existence de l’Homme, qui n’est guère mieux. Il place l’Homme et l’animal au même niveau, quand il décrit les conditions de vie des uns et des autres, ils pourraient échanger les places qu’ils ne seraient guère mieux lotis. Les deux sont assujettis, sauf que l’un l’a, au départ, choisi.

Il condamne la bêtise de l’Homme. Il condamne ce cercle pervers dans lequel il s’oblige à exploiter l’animal.

Ce roman est sombre, ne transpire aucun optimiste, aucune parcelle d’espoir, aussi infime soit-il. Même la descendance est coincée dans ses conditions. L’ouverture à d’autres horizons, telle l’école, ne signe pas un éclaircissement dans leur existence mais au contraire les morfond toujours plus, par le rejet des autres, les moqueries. Et quand la jeune Julie-Marie s’ouvre aux autres c’est en écartant ses jambes au premier venu.

Je crois avoir rarement lu un livre aussi sinistre et pessimiste, d’une noirceur sans égale, de la première à la dernière page ce n’est que crasse. Mais d’une puissance, d’un réalisme, d’une tristesse et d’une clairvoyance tels qu’on ne saurait accuser l’auteur de défaitisme sans chercher à comprendre. Règne animal est un monument littéraire comme je les adore, il s’assume, ose, sans aucun tabou, sans aucune pincette ; il est vrai, entier.

Il y a du Zola dans Règne animal. De par la peinture d’une fresque familiale sur plusieurs générations, la transmission de tares aussi, cette vermine qui ronge la descendance. Mais aussi par la force des descriptions, le monde paysan bien sûr, loin d’être idéalisé et de vanter l’amour de la terre. Il m’a d’ailleurs fait énormément penser à La Terre, l’un des romans les plus violents de Zola et l’un de mes préférés, il s’en rapproche beaucoup. Quoiqu’il soit encore plus sombre, car dans La Terre il y a Jean, un être bon.

Et puis il y a ce drôle d’épilogue, qui clôt le récit en donnant enfin la parole aux cochons, à  travers les yeux d’un déserteur, enfin libre mais à jamais inquiet, apeuré, sur ses gardes.

Règne animal est un immense coup de cœur, à lire absolument si vous ne craignez pas d’être dégoûté, écœuré, nauséeux durant la lecture et si vous n’attendez  pas d’une littérature qu’elle soit idéaliste et optimiste.

J’ai un petit pincement au cœur en apprenant qu’il ne fait pas partie des 4 finalistes pour le Goncourt…

Je vous ai convaincu n’est-ce pas ?

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