J’ai découvert cet auteur avec Grossir le ciel, « polar » rural dont l’univers m’a transportée, mais au dénouement malheureusement trop obscur. Ce genre est à la mode, il revient en force après plusieurs décennies de silence, et c’est tant mieux. Franck Bouysse en a écrit plusieurs, c’est son plus récent, Plateau, que j’ai fait mien le temps de quelques soirées.

Plateau – Franck Bouysse. Ed. La Manufacture de livres

Résumé de l’éditeur

Un couple de vieux paysans, Virgile et Judith, vit à Plateau, un hameau de Haute-Corrèze. En mal d’enfants, ils ont élevé leur neveu Georges dont les parents ont disparu dans un accident de voiture alors qu’il n’avait que 5 ans. Le jeune homme s’installe dans une caravane, en face de la maison de ses parents adoptifs, dans laquelle il accueille bientôt une jeune femme, nièce de Judith.

Mon avis

On prend les mêmes et on recommence, pourrait-on croire à la lecture des premières pages. Nous voici perdus au fin fond d’un coin égaré de France, oublié de la technologie, du tourisme, des mémoires, et pourtant il y a de la vie là-bas dedans. Nous découvrons Virgile et Karl, deux êtres rustres, moulés dans le décor. Ce décor qui n’a rien de champêtre ou bucolique, que l’auteur décrit avec des mots foisonnants et acides, une troublante beauté, une splendide laideur, tout en contrastes, l’ombre saluant les rayons du soleil, la nuit accueillant un jour salvateur. Virgile et Karl, donc, deux hommes pétris dans la terre, posés-là, l’un parce que ses ancêtres y sont nés et y ont été enterrés, l’autre, pour d’obscures raisons. Pour rugueux qu’ils paraissent, ils n’en sont pas moins loquaces. Et le texte commence par un échange céleste, Dieu existe-t-il ? Que croire, nous les délaissés du monde ?

Entre des dialogues, curieusement érudits et interrogatifs, et des descriptions aliénantes, se déroule l’histoire, doucement, très doucement. Nous faisons la connaissance de personnages anguleux, peu attendrissants. Le lecteur les observe dans leur cuvette rocheuse comme il observe quelques insectes piégés dans un verre d’eau, se débattant pour tenter de s’en extraire, en vain. Au fil des pages, l’auteur soulève sans se presser des pans d’intrigues. Il y a les secrets de famille, les non-dits destructeurs qui ensemencent l’esprit des vivants, le poids des morts dont l’on n’arrive pas à se défaire, il y a une jeune femme, fuyant son ex-compagnon violent, il y a Karl, ancien boxeur peu apprécié, hormis de Virgile, qui camoufle sous ses muscles on ne sait quelle tragédie. Il y a le couple formé par Virgile, à l’aube d’un aveuglément – sa vue baisse dangereusement – et Judith, prise dans la toile mortelle de l’Alzheimer. Et puis Georges, le neveu, orphelin très tôt qui fut élevé par son oncle et sa tante ; incapable qu’il est de mettre le pied dans la maison familiale il vit, face à elle, dans une caravane, étrange manière de combattre les fantômes.

Plateau est une rencontre fracassante entre plusieurs âmes tourmentées, à la lisière d’une nouvelle vie, d’un nouveau souffle, d’un éclairage, d’une révélation, d’une décision fatale. Pour les uns, la fin signe un début, pour les autres, elle est un trou noir.

Après Grossir le ciel, je reconnais la « patte » de Franck Bouysse dans ce texte. Nous avons un rythme narcotique, qui, s’il était légitime et totalement adéquat dans le premier, est bancal et dommageable dans le second, des personnalités rugueuses teintées de foi, de croyances, des corps fracassés mais des esprits remués, vifs, tournés vers le ciel, l’au-delà, et enfin des remugles du passé, boulets familiaux au poids colossal qui empêchent de s’extraire de ce paysage lunatique.

Deux choses m’ont peinée durant ma lecture. La première concerne la plume de l’auteur. Je ne crois pas qu’elle était telle dans Grossir le ciel. Ici, comme je l’ai souligné plus haut, l’auteur propose des descriptions, bien souvent de la nature environnante, semblant tout droit sorties d’un délire. Si elles ne sont pas incompréhensibles, elles sont lourdes et indigestes. Dans leur style elles appesantissent le décor ambiant, comme s’il fallait en rajouter. Et puis, quand l’auteur est rassasié, il revient à un style plus classique, moins essoufflé, beaucoup plus agréable à lire en réalité. À quoi bon, je me le demande. Il était inspiré, cela va sans dire.

Ensuite, le rythme m’a bloquée. Soyons honnêtes, il ne se passe pas grand-chose dans ce coin-là. L’auteur peine à faire décoller son histoire, qui ne parvient jamais à s’élever. Les personnages, aussi étoffés et intéressants soient-ils, sont accrochés à leur milieu comme des moules sur un rocher. Ils deviennent minéraux eux aussi. Existe-t-il de tels individus ici, en France ? Mais soit. C’est aussi cela que l’on attend d’un « polar rural », on veut de la campagne, du bois pourri, de la crasse et du franc-parler ; quitte à exagérer le tableau, ça me convient. Franck Bouysse l’a bien compris, il adore, il s’y complaît ; le monde paysan, c’est son truc. Mais je crois qu’avec son souci de la description, du réalisme voyeuriste (ajoutons de la caillasse par-ci, de la boue par-là), il en oublie qu’il a une histoire à gérer. Partant de personnages qui, même s’ils n’ont pas eu ma sympathie, ont des qualités remarquables, il aurait pu, il aurait dû, épaissir l’intrigue. Il y a du sentiment, la romance entre Georges et Cory, de la violence, le passé de Karl et celui de Cory, du drame, l’état de Judith, et du suspens, le mystérieux chasseur. Il y avait tout, absolument tout pour écrire quelque chose de plus romanesque. Voilà, je crois que j’ai mis le doigt sur ce qui manque : le romanesque.

J’ai pourtant lu Plateau avec un immense plaisir, j’étais bien dans cette contrée pas si lointaine. J’ai pris l’air. J’ai croisé des individus en souffrance dont j’ai effleuré la main sans m’arrêter, me baladant de fermes en champs, levant parfois le nez pour admirer le ciel. Je ne me sentais pas particulièrement invitée à rester auprès d’eux, ils mènent leur vie d’une certaine manière depuis tant de décennies. Et puis j’ai attendu, j’ai beaucoup attendu. C’est peut-être cela le roman rural selon Franck Bouysse, une attente. Car dans Grossir le ciel j’avais tout autant patienté, pour un dénouement qui reste, à ce jour, un grand mystère. C’est une pause, un cliché, d’ailleurs la photographie a une grande place dans son histoire, elle est parfois la seule porte vers le passé ; quand la mémoire fait défaut, pour Judith, ou quand la généalogie est tronquée.

L’auteur nous raconte à sa manière un monde près de chez nous. Il rend hommage aux isolés, à ceux qui triment pour une vie de misère, une existence pauvre presque impossible à invertir. Il les dimensionne, ne les redore pas, ça non, mais tente de les élever ; en introduisant en eux du mystique, une sensibilité philosophique, un discernement sur leur condition. Ses personnages réfléchissent énormément. Les dialogues peuvent en cela apparaître inattendus.

Plateau s’inscrit dans la ligne tracée par Grossir le ciel. Les mêmes qui l’auront apprécié, aimeront celui-ci. Pour les autres, osez la découverte, elle détonne dans le paysage littéraire actuel.

Et vous, connaissez-vous ce genre ? En avez-vous lu ? 

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