Des Nids est dans l’attente : de lecteurs, d’un éditeur, d’un avenir… Incapable de le regarder errer dans l’inconnu en me rongeant les ongles, j’ai eu envie de vous partager mon nouveau roman, ici, sur mon blog. Pour diverses raisons je ne souhaite pas l’auto-éditer dans l’immédiat. Cependant curieuse de recueillir des avis, j’ai fait le choix de vous le livrer par morceaux. Nous commencerons donc par le prologue. L’idée n’est pas de le publier entièrement, ce serait long, ennuyeux et absurde. L’idée est plutôt de faire prendre la sauce, d’écarter les rideaux pour espérer lui voir un horizon bienheureux en fonction des retours, de créer un enthousiasme, de susciter l’envie d’en lire davantage. Aussi, j’ignore encore combien de chapitres je mettrai en ligne (il y en a plus de 25). J’inaugure un rendez-vous bihebdomadaire (les lundis et vendredis) pour une durée indéterminée.

Des Nids Corentine Rebaudet

Cette histoire, j’y crois. Plus que jamais je veux qu’elle soit traitée de manière approfondie et professionnelle afin qu’un maximum de lecteurs puissent la découvrir ; c’est pourquoi la quête d’un éditeur prend cette fois-ci une dimension nouvelle pour moi, je la fais passer avant tout et irai jusqu’à l’épuisement de mes ressources. Ce roman a été écrit dans des circonstances totalement différentes du premier, avec une dynamique et une ardeur jusque-là méconnues de moi. Elle m’est chère et précieuse. 

C’est un drame, c’est le récit d’une famille, des frères et sœurs sans rien de commun à part une mère, des retrouvailles compromises, un secret difficile à percer. Il commence par une scène terrible dont je vous livre le contenu. Viendront ensuite Gabrielle, Ophélie et Jérôme.

Je vous présente Des Nids.


La forme instable déambule dans le couloir aux murs partiellement décrépis, se raccroche aux parois rugueuses, courbée, vacillante. Les échos au loin sont autant de plaintes à son martyre. Ils résonnent dans sa tête, rythmant la mélopée de sa douleur, lancinante, toujours plus vive à mesure qu’elle avance dans cette allée interminable aux néons crépitants, lumière blafarde dans laquelle elle paraît fantôme perdu entre deux mondes. Enfin, le seuil de l’espace carrelé, les toilettes. Par chance, il n’y a personne. Une fois pénétré ce lieu clos, blanchâtre et froid, elle s’assit tout contre la porte. Fait rempart de son corps à quelque intrus venu là pour se soulager, ou peut-être parce que ses yeux auraient butté sur cette pitoyable silhouette se faufilant comme une couleuvre. Ses vêtements la serrent, elle étouffe. Pourtant son pantalon large, tissu de lin clair, et sa chemisette retroussée lui sont d’habitude d’un confort inégalé ; mais dans l’éruption elle se rêve nue, dévêtue, offerte à un bourreau mettant un terme à son calvaire. Du haut de son jeune âge elle ne perçoit pas encore le bout du tunnel, elle ne sait ce qui l’attend, elle ignore le point de mire de l’étau enserrant son abdomen, et plus bas, beaucoup plus bas, une force inhumaine qui la déchire, la coupe d’une partie de son corps dont elle ne reçoit plus les réponses. Les larmes serpentent sur ses joues, sans contrôle. Elle pleure de pleurer, de ne savoir pourquoi elle est là, pantin dirigé par des doigts étrangers qui la maltraitent. Oui, c’est cela, elle est maltraitée, et contre un agresseur inconnu la seule défense reste le repli sur soi. Mais son pauvre dos se briserait en deux si des mains mal intentionnées le manipulaient. Toute en angles et arêtes, la gamine reproduit un insecte incapable, noyé dans une goutte d’eau.

Par un effort qui l’arrache du sol, elle finit par se lever. Elle se cambre au-dessus d’un évier sale, le miroir lui renvoie une image clandestine. À qui appartient ce visage, autrefois charmant et rieur, qui à présent se convulse et se voile ? Elle a envie de hurler, de briser cet éclat argenté qui la reproduit mille fois. Les miroirs s’alignent et se font face, jouant à s’envoyer son reflet. Elle ouvre la porte en bois d’un cabinet, baisse son pantalon, ne sait trop pourquoi. Et puis elle palpe son ventre dans un instant d’ultime crispation. Dur, il est si dur qu’elle croirait toucher une pierre, réchauffée, brûlante du soleil d’un mois de juillet caniculaire. Entre les larmes d’angoisse et de souffrance, elle perçoit dans le lointain de son corps un mouvement dissimulé. Elle bascule, se laisse tomber comme un fétu de paille sur l’abattant glacial. L’ovale lui scie les cuisses. Les bras collés aux parois cartonnées, elle reproduit l’expulsion. À cet instant, son corps tout entier est dans un mouvement descendant. Il faut sortir, quoi ? elle n’ose y penser, ça viendra après, bien après. Au milieu du drame des images troubles lui parviennent, elle se revoit plus jeune, gambadant dans le champ fertile du laboure de son voisin, costaud et fier. Elle renifle le sol boueux et bouseux sur lequel les dizaines de vaches circulent cet été pluvieux. Elle, en bottes, s’encanaille de connaître leurs prénoms à chacune, donnés alors que, petits veaux piteux, ils étaient sanguinolents du remugle maternel. Pourquoi l’enfant de la campagne l’accompagne, là, dans cette cabine intime ? Son corps décharge de drôles de réminiscences dans un instant de délivrance peu propice aux souvenirs. Plusieurs minutes d’entre-deux, hors du temps défilant depuis son arrivée sur les lieux. Quelqu’un est-il entré ? Elle s’en moque. Elle pourrait bien être ailleurs, ou là, peu importe. Déchirée en son milieu, la jeune fille hurle tout son soûl en s’arrachant les ongles sur le sol émaillé. L’air dont elle aspire quelques brassées est vicié, ou est-ce le goût âcre de sa bouche qui en altère la neutralité ?

Et puis après, le silence. Un répit. Quelques secondes, elle se relève, jambes écartées, ça dégouline en de minces filets, minuscules ruisseaux transportant le sang d’une guerre livrée plus haut. Elle ferme les yeux, se retourne, se heurte aux cloisons en papier mâché. Un gloussement innommable vient percer le silence, elle baisse la tête. Un petit être gît dans la cuvette ; rouge et gonflé, il n’est pas plus gros qu’une chétive poupée. Elle s’en empare brusquement, pour peu qu’il disparaisse dans le tuyau. À présent, ses gestes ont l’allure mécanique des entreprises inconsidérées.

Elle déroule le papier toilette, le débarbouille. Ses paupières semblent collées, mais sous ses doigts elle perçoit la musique de la vie qui tremble. Relié au cordon et à une masse de chair répugnante sortie d’elle sans qu’elle ne s’en aperçoive, et flottant dans l’eau fétide, elle observe le poids engendré. Tout à coup, il lui semble que l’enfant fripé la regarde derrière la fine membrane presque translucide voilant ses pupilles. Elle n’éprouve rien. Elle est vide du passage de la douleur ; labourée par une machine phénoménale, elle n’est plus. L’enfant animé lui paraît aérien, elle s’en fait la remarque, il tient dans ses deux paumes tremblantes. Les prolongements, bras et jambes fuselés, dépassent et s’animent en tressautant.

Dans un réflexe animal, archaïque et n’ayant de sens que dans la situation qui est la sienne, elle porte le poupin à la légèreté de plume près de son visage, et doucement, comme si elle craignait d’y reconnaître une odeur, ferme les yeux et renifle le faible corps. Un effluve ferreux et rance, qui à la longue lui tournerait à la tête, picote ses narines. Nul atome de son être, à présent endormi, ne reconnaît l’odeur de la vie dans ce mélange chimique au composé complexe. Elle se souviendra de cette odeur, elle sait que si un jour elle est amenée à en percevoir une autre de la même origine – cette idée est un gouffre en elle – lui reviendront ces images, toutes ces images. Celles de l’après. Elle renifle fort deux, trois fois, s’abreuvant à l’excès de ce qu’elle peut récupérer, faire sien, glisser dans sa mémoire. Des paquets de particules olfactives se greffent sur ses muqueuses.

Il y a un après.

Elle dévide le papier toilette, l’enroule autour du petit crâne presque chauve, organe rétréci, pomme de terre flétrie. Elle enroule, enroule, jusqu’à ce que la boule ainsi formée recouvre la moindre parcelle de peau de ce visage inconnu, sans traits communs avec la génitrice ; elle n’a pas le temps, ou l’envie, de s’en assurer. Le reste du corps a comme de brèves secousses ; les minuscules pieds s’agitent, elle les maintient fermement. Elle replie les jambes, les bras aussi ; comme un torchon après lavage elle referme la petite momie sur elle-même. Elle ramasse le morceau de chair suintant qui la révulse et l’épaisse ficelle bleuâtre. Si elle pouvait tout remettre dans son corps, tout faire disparaître, elle le ferait. Au lieu de cela, elle attend que la vague de vie s’éteigne. Ce n’est pas long. Elle garde les yeux ouverts tout le temps que dure l’expiration, un timide hoquet la surprend, elle appuie plus fort. Le picotement de la rétine fait perler des gouttelettes qui sèchent comme une flaque d’eau en plein cagnard. Elle sort, clopinant, le pantalon finalement relevé d’une main. Elle aperçoit deux poubelles bourrées de papier, elle choisit celle sous la fenêtre ; la lumière de cette fin de journée est belle et douce. Elle creuse un puits dans les déchets, y plonge la dépouille qu’elle recouvre de légères boules chiffonnées. Elle se sent soulagée, il n’est pas écrasé, il est bien là, comme dans un couffin de coton. Personne ne pourra le retrouver.

Elle fait vite, prend le temps de se nettoyer les mains et les avant-bras visqueux. Elle ne se sent pas faiblir, à vrai dire, elle ne sent rien. Que s’est-il passé depuis qu’elle a quitté le cours de théâtre en courant ? Rien, plus rien. Olga, son amie russe, l’a curieusement regardée ; elle lui a fait un signe « Ça va ! », tandis qu’Yves l’a ignorée. Les autres ont fait mine de ne s’apercevoir de rien. Ils sont concentrés sur les répétitions, la première est bientôt. Ce pouvait être une envie pressante, le ruisseau mensuel qui s’annonce bruyamment, qu’importe ; sa fuite est presque passée inaperçue.

Elle ouvre une nouvelle fois la porte des toilettes communes, geste entrepris des dizaines de fois alors qu’elle sortait d’une de ses multiples vidanges quotidiennes, le banal d’une existence, quoique plus fréquentes ces derniers temps. Aurait-elle dû s’en alarmer ? Elle longe le couloir en sens inverse. Ils ne se sont pas inquiétés, personne n’est venu la chercher, c’est allé vite, si vite, le temps d’une poussée.

Elle voit flou, ne sait plus s’il faut tourner à gauche ou à droite, elle baisse les yeux, distingue une abstraction rougeâtre lui inondant le bas du pantalon. Elle n’a pas le temps de gémir à nouveau, elle en serait incapable, alors elle tombe, n’oppose aucune résistance à sa chute, irrésistible et si commode…

Une silhouette féminine lourdement chargée approche dans sa direction, mais la jeune fille n’a pas pu en reconnaître le visage affolé.



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