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Gabrielle a pris le train jusqu’à la gare de Perrache pour ensuite déambuler dans la ville. Ils doivent se retrouver là-bas, c’est plus simple. Le temps est sec et froid, parfait en cette saison ; au moins elle a évité la pluie ou la neige, autant d’éléments mortifères. En traversant la place Bellecour, l’ivresse de cette journée, et du soir à venir, est palpable. Il n’est pas loin de dix-huit heures, les habitants se préparent à changer de millénaire de toutes les façons possibles. Elle croise des groupes de jeunes, déjà partiellement éméchés, ivres de ce lendemain inconnu, à la fois espéré et craint. Des couples se pressent la main comme une promesse que l’an deux mille préservera intact leur amour naissant ou déjà fortifié par des années de vie commune. Et les familles, désordonnées, le repas à préparer, les dernières courses à faire, le champagne à mettre au frais. Des enfants turbulants, inconscients de l’entonnoir temporel qu’il va falloir traverser, s’agitent en tous sens, faisant une course folle sur le sol sableux de la place.

Des Nids Corentine Rebaudet

Une mère hurle : « Gaëtan, viens ici ! ». Gabrielle n’a pas ses airs de fête, elle marche droit, ses bottines en suédine camelle écrasant bruyamment les minuscules gravillons, son long manteau en peau retournée lui assurant une allure par trop distinguée. Sans doute se rend-elle à une soirée snob dans un des luxueux appartements ornant la place, rejoindre ses hôtes pour préparer petits fours raffinés et mets des meilleurs traiteurs du quartier. Un luxe un peu trop tapageur pour la bourgeoisie plutôt classique des lieux. Mais enfin, l’an deux mille approchant, on peut bien se permettre ce genre de convive d’une douce excentricité.

Gabrielle bifurque pourtant en direction des quais du Rhône qu’elle traverse depuis le Pont de la Guillotière, le nez dans son écharpe en cachemire gris perle. Le froid se fait ici particulièrement ressentir. Au bout de quelques minutes, elle aperçoit sur sa gauche l’Hôpital Saint-Luc. Elle a fait un détour pour se dégourdir les jambes. Le temps est ce soir son ami. L’euphorie distille son parfum dans l’air. Accompagnant les pas de Gabrielle, les klaxons éclatent comme autant de bulles sonores festives. Elle, ne sourit pas. Elle pénètre les lieux, majestueux, bientôt remplacés par la construction débutant juste à côté. Le calme du hall contraste grossièrement avec le bruit de l’extérieur. Elle croise tout de même quelques infirmiers, lunettes 2000 fichées sur le nez, l’air gai et hâtif de quitter l’endroit pour quelque soirée alcoolisée. Elle se surprend à les envier. Une jeune femme agitée la reçoit à l’accueil. « Edith Fouque… oui… sa fille, Gabrielle… Je vous remercie. » Gabrielle tente de sourire, pour l’esprit de fête, parce que demain sera un renouveau, ou pour contrer les effets de l’hôpital sur sa personne allergique aux cadres aseptisés. L’employée passe des coups de fil en interne. « Patientez un instant je vous prie. » Elle lui jette des coups d’œil attristés et impatients tout en triturant le stylo bille pendu à sa poche. Gabrielle laisse errer son regard qui croise deux vieillards, la dame tient fermement son sac à main contre elle, son époux en fauteuil roulant semble dormir, apaisé. Se réveillera-t-il avant minuit ?

Quelques longues minutes défilent puis un homme apparaît, la trentaine, cheveux bruns décoiffés, œil pétillant, taille haute, yeux clairs. Docteur Hermish. « Suivez-moi », lui lance-t-il. Faisant l’impasse sur les présentations il lui tâte délicatement le dos, un peu trop au goût de Gabrielle. Ensuite, c’est un défilement de couloirs, un ascenseur. L’atmosphère est lourde, électrique, il y a peu de monde, ça l’étonne. Enfin, surgit le panneau « Cancérologie ». Le médecin, sûr de lui, ouvre les portes de biais pour la centième fois de la journée. Il lui tient le lourd battant, elle se tait. Encore quelques mètres.

« Je vous préviens, elle a beaucoup changé en peu de temps. Sans doute ne la reconnaîtrez-vous pas… Je vous laisse, je crois que les autres vont bientôt arriver. Si vous avez des questions, je suis là. Mireille, l’infirmière en chef, qui s’est beaucoup occupée de votre mère durant ses derniers jours, est actuellement avec un autre patient. Elle viendra vous voir après… »

Le grand cancérologue paraît pressé de la laisser là, à quoi servait-il qu’il l’accompagne ? Gabrielle reste muette. Aucun n’ose poursuivre sa route. Elle se décide à ouvrir la porte de la chambre 18, le remerciant d’un vague mouvement de tête. Une vapeur froide éclate sur son visage. Les volets sont partiellement baissés. L’air est puissant. Ça ne sent rien, ça sent le vide, si le vide à une odeur c’est celle-ci ; un gouffre olfactif sur lequel la visiteuse s’attarde. Elle s’attendait à rencontrer l’âcreté médicamenteuse de ce genre d’endroit. Pourtant cette absence d’effluves la soulage. Elle dirige son regard sur la fenêtre, la table de chevet, puis la grosse machine, les tuyaux, à présents inutiles, la chaise visiteur, quelques affiches punaisées au mur, de prévention surtout. Elle fait l’état des lieux, pénètre un décor, vérifie que tout est à sa place, mais qu’en sait-elle ? C’est la première fois qu’elle vient ici. Elle se décide à suivre une ligne droite menant au lit, les roulettes noires, le blanc des barreaux reposés. Des draps, blancs toujours. Des plis, des revers. Et puis le corps. Inerte. Comme absent de la pièce, abandonné là par hasard. Il ne devrait pas être ici, semble crier sa posture. Il paraît si inconsistant, mousseux dans une apesanteur créée pour lui, les tissus n’en forment pas le contour. Gabrielle ouvre enfin la bouche, inspire bruyamment, puis la referme. Elle se mordille l’intérieur de la joue gauche. Pour contempler le visage elle doit d’abord s’asseoir. La chaise racle nerveusement sur le sol en lino. Elle repose son faux sac Chanel à ses pieds, tout contre elle, se fait minuscule sur le carré de plastique au milieu duquel elle se fige. Elle lève les yeux, enfin…

*

« Gaby ! »

Elle sursaute, se retourne. Deux visages voltigent vers elle. C’est d’abord Ophélie, les traits engloutis sous un masque indéchiffrable, mélange de stupeur, d’incompréhension et de panique. Sa jeunesse fait mal au cœur. Gabrielle voudrait lui dire de s’en aller, pour la protéger, mais elle serait mal avisée. Elle se relève, la serre brièvement dans ses bras. Combien de temps déjà ? Six, sept ans ? Qu’importent les années, le temps qui passe est ici annulé, il n’a plus de valeur quand la mort vous regarde, quand le corps est à peine refroidi, quand l’âme est en suspens tel un mobile au-dessus de la tête d’un nourrisson. On comptera plus tard, la saison des regrets est repoussée. Il faut accueillir le présent. Gabrielle se tourne vers son autre, Jérôme, toujours plus amaigri, son look sonne faux, plastifié et agressif. Il aurait pu faire un effort, se dit-elle. Elle veut le sermonner mais renonce. En lui embrassant la joue ses piercings au métal glacé lui frôlent la peau. Comme autant de piquants sur le dos d’un hérisson ils envahissent toujours plus son visage et suggèrent le refus de tout contact ; quand s’arrêtera-t-il ?

« Je suis contente de vous voir. »

Elle n’a toujours pas considéré le visage de la gisante. C’est Ophélie qui rompt les retrouvailles en se mettant à pleurer ; son reniflement de petit animal ponctue les soupirs émis par les deux autres.

« Elle a tellement changé… Je ne l’ai pas vue depuis quatre ans, mais c’est comme si elle avait pris dix ans ! »

Gabrielle lui donne raison. Pour elle c’était il y a plus longtemps encore, peut-être davantage que la dernière fois qu’elle a vu sa sœur, Ophélie ; elle a donc véritablement pris dix ans. Edith, leur mère, paraît liquide, elle n’a plus rien d’avant.  Après avoir été multiple dans sa vie la voilà qui jette à terre toutes ses figures. Celle-ci est la pire, la plus laide. Elle est immonde dans cette mort. On lui a laissé sa perruque blond clair, un joli carré élégant qui devait sans doute lui aller. En contenant en eux toute la vie ses cheveux détonnent, ils sont lumière. Quelqu’un a eu la préciosité de maquiller légèrement les yeux et les lèvres de la défunte. Un fard à paupière bleu ciel et un rose poudré sur la bouche close simulent des restes d’élégance. Gabrielle voudrait la repeindre. Ce n’est pas suffisant, se dit-elle, il en faut plus. Malgré le spectre de la maladie ayant labouré son visage, demeure sur Edith un air serein et décidé ; on devine les yeux fixes derrière les paupières peinturlurées. En chuchotant à l’oreille, on imagine les mots ne jamais ressortir. C’est l’heure des confessions. Le trépassé emportera dans la tombe les postillons verbaux des survivants.

Soudain Jérôme, qui est jusque-là resté muet, s’avance vers la fenêtre.

« Ils auraient pu laisser ouvert, ils veulent la cacher ou quoi ? Merde ! »

Cette remarque étrange, bien vaine et hors de tout propos fait plisser les yeux de Gabrielle. Ophélie, pleurnichant toujours, brise les convenances. Elle s’assoit sans rien demander sur les genoux de sa sœur, l’entoure de ses bras, se fait pince géante. Gabrielle ne sait que faire de ce corps qui la possède. Elle ne pouvait s’attendre à une telle effusion. La fille est légère, elle aussi n’est pas bien épaisse, c’est de famille. Sans doute ne fait-elle pas attention à son apparence, le cheveu libre, le visage vierge de tout artifice, les vêtements en forme de chiffon sophistiqué. Gabrielle aurait rejeté l’enfant bien loin s’il n’avait partagé son sang. Aussi, elle lui caresse timidement le dos, « Ça va Ophé, ça va ! ».

Les vingt-et-un ans de la jeune fille apportent du vivant quand Gabrielle et Jérôme n’osent rien se dire. Elle administre les pleurs de circonstance, la colère juvénile dont l’aînée n’est plus capable. Cette scène est cruelle pour tous, confrontés à des vies qu’ils n’ont pas connues, ni appris à considérer. Ils étaient bien loin les uns des autres, à présent obligés de contempler et célébrer une morte, celle qui les a engendrés ; tous les trois sortis du même ventre comme de la cuisse de Jupiter. Non en dieu et déesses, mais en créatures maudites. Ces images, Gabrielle les convoque et les façonne. Elle pourrait se rappeler la dernière fois qu’elle a vu sa mère, lors d’un mariage. Un énième. Au lieu de cela elle préfère penser son frère et sa sœur, leur fraternité qui n’a de réalité que par la matrice commune. Le reste n’a jamais existé. Tout juste se sont-ils croisés, enfants, oui parfois. Plus tard, c’était au gré des humeurs maternelles, quand Edith daignait prendre sa maternité sous le bras et s’en occuper, le temps de faire se rencontrer les uns et les autres, sans oser pleurer sur les liens qui ne se sont jamais créés par sa faute. Alors, devant le corps sans vie d’une mère absente, Gabrielle devine le ventre camouflé et ce qu’il a fait naître, trois êtres que rien ne rapproche, aux âges différents, aux existences éparpillées, aux prétentions divergentes. Elle veut considérer l’abandon mais n’ose pas. N’a jamais osé. Et ce n’est certainement pas dans cette chambre d’hôpital, sans être hospitalière, qu’elle le peut.

Ophélie devient lourde, encombrante, elle dégage un parfum trop sucré, trop enfantin pour son âge, une odeur de bonbon caramélisé qui pique le nez de Gabrielle. Les cheveux raides et cuivrés de la jeune fille lui font des caresses. Sans doute les a-t-elle colorés au henné, le résultat est baveux, peu net. Gabrielle ne sait que faire de sa maladresse. On ne lui a pas enseigné l’art d’être grande sœur, on ne lui a pas proposé l’amour fraternel, malgré son désir ardent, à présent évanoui, d’aimer ce cadeau de chair et d’os. Alors, devant la tâche à accomplir, l’inquiétude l’oppresse. Être l’aînée, à présent que la mère est morte, implique-t-il d’accueillir les pleurs des enfants restant encore à faire grandir ? Jérôme, lui, ne viendra certainement pas essuyer ses larmes sur ses épaules. Il est dans son coin, observant l’agitation des quais à travers la fenêtre dont il a relevé les volets. Des pétards se font entendre. Il fait nuit noire, déjà, les lumières de la ville éblouissent les rétines de ceux qui sont cloîtrés. Jérôme souffle fort, pétri d’une angoisse sourde.

« Vous ne saviez pas non plus ? Personne ne le savait, hein ? »

Gabrielle ne comprend d’abord pas. Et puis l’évidence. Le cancer de sa mère, les poumons, touchés, dévorés, nécrosés. Depuis plusieurs mois elle luttait contre la maladie, sans mot dire, en silence. La toux, le sang qui éclabousse le mouchoir, l’affaiblissement, l’extrême maigreur. Personne n’a su. Tout juste son époux, mis dans la confidence le jour où il l’a plaquée contre le mur, « Edith, réponds-moi, qu’est-ce que tu as ? Ton corps… mon Dieu, regarde-toi, ton corps, là, c’est quoi ça ? ». Forcée d’avouer elle lui a fait promettre de n’en rien dire à sa progéniture. Théodore s’est tu. Et puis, en ce matin du 31 décembre 1999, Mireille, l’infirmière, a pris son téléphone pour trois appels qu’elle savait bientôt devoir passer. Elle était au courant pour les enfants de sa patiente, a tout fait pour qu’Edith crache le morceau, avoue. Ça lui avait brisé le cœur, elle, la mère de deux grands adultes, la grand-mère de quatre ravissants petits-enfants, que ceux de cette pauvre femme ne la voient plus jamais vivante, par honte ou orgueil, elle ne savait pas Mireille. Elle avait essayé d’y mettre la forme, avait toujours haï ce rôle. Elle avait pourtant annoncé des mauvaises nouvelles par centaines, mais cette fois-ci était différente. Les trois avaient répondu, les trois avaient prononcé les mêmes mots, les trois avaient assuré qu’ils se déplaceraient au plus vite. 18 heures 30 était l’heure convenue, les retrouvailles.

« Non, je ne savais pas… »

Ophélie est sortie de son état transitoire, toujours recroquevillée contre sa sœur, faisant barrage de son corps à un quelconque agresseur extérieur.

« Moi, non plus. »

La suite vendredi…

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