Dans le jonglage de mes lectures, je voyage entre les époques, sans jamais m’éloigner complètement du 19e siècle ; que je retrouve avec plaisir grâce à La Lettre écarlate, roman pivot de la littérature américaine classique. Trio amoureux au cœur d’un puritanisme diabolique, les personnages de cette histoire vont vivre des années de tourmente.

Résumé de l’éditeur

Trois personnages : Hester, qui vit avec une dignité admirable sa faute et sa solitude. Arthur Dimmesdale, le jeune pasteur dont les élans mystiques soulèvent à Boston l’enthousiasme des fidèles mais qui, ensorcelé par Hester, ne parvient ni à dominer ni à vivre sa sensualité. Chillingworth, le mari, qui pendant des années tourmentera en silence le pasteur jusqu’à la folie et la mort.

Mon avis

S’il fallait une scène inaugurale digne de porter le martyre de l’héroïne, et ainsi amener le lecteur du côté de cette victime, c’est celle que nous présente Nathaniel Hawthorne. La jeune Hester est condamnée au pilori, sous les yeux voraces et les cris déments d’une foule agglutinée, la jugeant coupable du pire péché qu’une femme de cette époque puisse commettre : l’adultère suivi d’une procréation, un nourrisson est collé à son sein. La femme porte à la poitrine une lettre de feu, un A écarlate, qu’elle se doit d’arborer jusqu’à la mort. Pour qu’on la distingue, que l’on sache qui est elle, la faute est incarnée par cette couture aussi brûlante qu’une marque à vif sur la poitrine. Après plusieurs mois passé dans un cachot, et quelques heures à souffrir des quolibets salaces du peuple, la mère et sa fille retrouvent un semblant de liberté ; exclues du centre névralgique du village, elles trouvent refuge dans un abris de bois. Hester s’attelle à la couture, produisant des draperies et de somptueux atours pour les gens qui ont secrètement pitié de sa misère.

Cette micro-famille pourrait vivre heureuse, du moins en paix, si l’ex-époux n’était pas revenu de son voyage, se faisant passer pour un médecin (son visage est ici inconnu) et prenant sous sa coupe le pasteur Dimmesdale, l’homme tant recherché, celui à qui Hester a donné son corps, dans un acte dont on ne connaît ni les circonstances, ni les intentions. Chillingworth, au fait de la vérité sur son épouse, se donnera un unique objectif : faire avouer le pauvre garçon, lui qui fait pénitence en offrant ses bons conseils pastoraux aux ouailles comblées par la sobriété et la philanthropie de cet homme de foi.

Ce triangle est animé par un secret à préserver à tout prix. La dignité de chacun est ici en jeu. Le mari trouve insupportable l’idée d’avoir été trompé et qu’une fillette soit née de cet outrage, le pasteur, quoique profondément humain, se refuse à avouer sa faute, sa santé déclinant à mesure que le parjure creuse son cœur, Hester, elle, n’a plus grand-chose à livrer, aussi elle assiste à ce duel, médusée par la perfidie de l’homme qu’elle a un jour aimé. Et puis, comme un courant d’air qui fait voltiger les cheveux au moment de la révélation, empêchant ainsi les aveux de sortir, la petite Pearl, enfant du péché, présente un caractère fort insolent quand l’on connaît les conditions de sa naissance. La gamine est enfiévrée, insaisissable, turbulente et solitaire, elle n’est pas du genre à supporter les caresses et les baisers, préfèrant à l’homme la sécurité d’une nature sauvage. Pearl, je l’ai immédiatement aimée. Je me l’imagine bien cette fillette, éclatante de vie quand les mauvaises langues condamnent et sa mère et son existence, moqueuse et intrépide, à poser les questions les plus gênantes dans les pires moments.

Hester se retrouve démunie face à ce brin d’air, mais si remplie d’amour pour l’enfant. La relation entretenue par ces deux personnages est sans aucun doute l’élément le plus pur de cette histoire. Apprendre à aimer, supporter que la chair de sa chair soit tout autre que ce que l’on s’était imaginé, s’affranchir des on-dit, s’adapter à une forme de langage éloigné du maternage charnel, accepter la trajectoire prise par l’enfant même si elle s’écarte du sûr chemin. Pearl est à la fois un fardeau supplémentaire pour Hester et l’unique chance de sa vie ; puisque, à travers elle, elle expie sa faute, se donnant corps et âme dans l’éducation et le soin.

Nous assistons en parallèle à la lente agonie du pasteur, en souffrance perpétuelle mais ignorant les intentions de celui qu’il admire et craint, son Némésis. Le lecteur ne peut raisonnablement blâmer son silence tant le jeune homme lutte pour survivre, sans doute le plus malheureux de tous, on devine pour lui une fin tragique. Chillingworth est, lui, pétri de vengeance, machiavélique et rusé. Il surjoue l’époux meurtri, sans pourtant oser clamer son identité.

La Lettre écarlate nous livre une histoire aux thèmes classiques (passion, infidélité, vengeance, religion), en partant de ce qui devrait être la fin d’un roman dont on ne lira jamais les pages, l’acte ayant été commis bien plus tôt. L’auteur propose de raconter l’errance de l’après, la déambulation du secret parmi les êtres concernés, l’érosion des cœurs enserrés dans une époque encore incapable d’accepter, et rendant publiques, les fautes des intimités. Ce qui se passe au sein des couples concerne a priori tout le monde ; on crache à la face d’une femme adultère en oubliant toutes les tentations auxquelles on a bien souvent failli céder. L’auteur a parfaitement saisi l’incohérence des sociétés puritaines et leur finitude. Il dénonce ces faux-semblants, cette mauvaise foi ambiante délétère et insupportable, en faisant d’Hester une héroïne au courage exemplaire. La seule faute qu’elle ait commise ne nous est volontairement pas présentée. Ainsi, elle a tout pour passer de pécheresse à sainte ; pour nous, lecteurs, elle ne sera jamais la traîtresse salement présentée à travers les yeux d’une assemblée bête et d’un mari démoniaque.

J’ai été à la fois amusée et attendrie par l’imperméabilité des cœurs, incapables de jamais se confier entièrement. Les confessions sont pleines de pudeur, faisant paraître ridicule la position de ces protagonistes unis par un secret qui se résume finalement à une simple coucherie ; jamais clairement évoquée bien sûr. Les deux cents ans écoulés rendent cette pudibonderie bien désuète et davantage source de tracas que de quiétude.

Pour finir, il me faut évoquer la traduction tout simplement époustouflante. J’ai douté même que le texte initial fût écrit en langue anglaise tant la plume est ici parfaite, soignée et savante. Je recommande la La Lettre écarlate pour s’offrir un moment de lecture exigeante, et (re)découvrir l’antique histoire de l’infidèle, l’époux et l’amant en version censurée sur ce qui a trait à la chair mais sans filtre sur les intériorités.

Et vous, connaissez-vous ce roman américain ?

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