Sans doute ce titre-là vous est-il inconnu. Je l’ai pour ma part déniché en m’intéressant à la littérature espagnole en quête de classiques à lire. Là-dessus je suis tombée sur celui-ci, dont le contexte rural correspondait à mes attentes. Les avis sont rarissimes, et c’est tant mieux. Qu’elle est douce cette impression de mettre la main sur un objet pas trop abîmé par des cascades d’avis. C’est tout récemment que j’ai ressenti ce besoin de terre neuve et vierge. Bon, ici l’oeuvre en question a usé de l’encre par-delà les Pyrénées, mais en France elle est passée inaperçue, ou presque.

Résumé de l’éditeur

L’Azarias est un de ces êtres rustiques qui sourient au ciel et murmurent continûment ; il sait pourtant, comme les autres, obéir aux maîtres, mais comme nul autre, parler aux oiseaux. 

Mon avis

Tout d’abord, la forme du texte risque d’en perturber plus d’un. Sachez qu’en matière de ponctuation, l’auteur a décidé de cracher sur les convenances, en niant l’existence du point au profit de la virgule. Le texte se lit à bout de souffle. Les chapitres, pourtant relativement courts, se parcourent en apnée. Le point manque cruellement. Le lecteur est obligé de poursuivre, jusqu’à la fin du chapitre qui, par chance, offre un point salvateur. Les dialogues sont disséminés sans typographie correcte. Le résultat, au début franchement déplaisant, est acceptable sur un texte ne dépassant pas la centaine de pages. Mais, soyez prévenu, il vous faudra passer sur un probable agacement. N’ayant pas compris l’effet recherché par l’auteur à travers cette mise en forme fort étrange, je reste persuadée qu’un respect de la ponctuation aurait été largement bénéfique au texte. J’irais même jusqu’à dire que, le cas échéant, ce texte serait sans nul doute entré dans mes coups de cœur !

Car il faut bien admettre que le fond est tout bonnement magistral. Nous avons là un grand roman, d’autant plus qu’il est court. J’oserais sans hésitation le comparer à Des souris et des hommes de Steinbeck, il n’a rien à lui envier. En beaucoup de points les deux récits sont semblables. Il n’est pourtant pas question de le copier, non.

Nous voici au cœur d’une campagne espagnole, en Castille précisément, dans la seconde moitié du 20e siècle. Malgré la modernité de l’époque, dans ce coin échappé du temps les mœurs et les caractères paraissent moulés dans le béton tant ils transpirent le 19e. La lourdeur des personnages est poignante. Nous avons d’un côté les maîtres, les propriétaires terriens embourgeoisés, de l’autre, les hommes à tout faire : bonnes, gardiens, porchers, valets etc. Parmi eux l’Azarias, et sa seule famille : sa sœur, la Régula, son mari, Paco le petit, et leurs enfants. L’Azarias est un simplet ou, plus communément, l’idiot du village. Le sourire béât en toutes circonstances, l’attitude nonchalante et insouciante, il communique peu, ne se lave pas, urine et défèque à droite, à gauche. Sous son effrayante allure, il voue un amour indéfectible aux volatiles. Au début ami d’un hibou, sa mort le brisera. Il s’entichera ensuite d’une corneille ; Busarde jolie, busarde jolie comme il aime à le chuchoter auprès de l’animal.

L’une des activités préférées des maîtres des environs reste la chasse aux palombes. L’un d’eux en particulier, le senorito Ivan, attache à ces parties une passion hors de toutes mesures. Il lui faut être le meilleur chasseur, faire tomber en pluie les proies du ciel. Acharné sur son fusil, il se comporte en despote auprès de Paco le petit, son homme à tout faire, passé maître dans l’art de renifler l’oiseau au sol, plus efficace qu’un chien.

Vous voyez venir le drame final ? Peut-être, encore qu’il y en a deux, de drames.

L’Azarias, donc, est un personnage pour lequel le lecteur sensible éprouvera un attachement immédiat. Mélange de naïveté et de douceur de vivre, ce vieux monsieur, la soixantaine, est un boulet que sa sœur traîne avec dévouement. Difficile de parler d’amour tant la contrainte est rude ; le travail harassant entravant les liens du cœur et les épanchements affectifs. Néanmoins, l’Azarias peut se montrer utile si on lui explique correctement les tâches à effectuer.

L’Azarias a réveillé en moi les mêmes émotions ressenties en face de Lennie, accentuées par le fait que lui est pauvre d’une amitié véritable, d’une protection immuable. Avantage de sa condition, il charrie sa solitude sans en souffrir. Sa sœur a de trop nombreuses charges à supporter, notamment une gamine lourdement handicapée, elle se montre charitable sans être aimante. L’Azarias est un malheureux qui, au même titre que Lennie apprécie la douceur du duvet animal, n’est jamais autant comblé qu’en présence d’un oiseau. Ils sont tous deux des êtres aux plaisirs simples, souvent les mêmes car ils supportent plus que quiconque la répétition rassurante. Leur ennemie est le changement, la versatilité, l’imprévu face auquel leur caractère s’emballe, alors plus rien ne peut contrôler leurs gestes déterminés.

Miguel Delibes nous livre un drame, à la manière de Steinbeck. Les pierres sont posées, annonciatrices de la catastrophe finale. Le décor est planté, l’Azarias paraît posé là ; dès les premières pages il brille par une grossièreté que l’on ne peut condamner. Tout est dit pour dérouler un tapis rouge droit vers une fin injuste mais terriblement prévisible. Ce n’est pas tant le comportement des autres qui pousse le héros dans cette pente, c’est lui-même, ce qu’il est, l’irrémédiable logique de son être. Alors que l’on tend à placer en marge du monde ces individus imbéciles, ils sont certainement les plus cohérents, les moins sujets à variation, et donc les plus supportables. Le senorito Yvan et sa sévérité égocentrique paieront pour tous ceux qui n’ont pas voulu faire avec cette particularité. La monstruosité ne se mesure pas à un acte décisif. Les âmes trop moralistes s’arrêteront sur cet ultime geste quand ceux d’un Yvan détestable seront oubliés.

Les Saints innocents est une histoire commune, cruelle mais foncièrement humaine, narrée avec la même intelligence que Steinbeck, quoi que ce dernier soit allé un chapitre plus loin. L’auteur environne son personnage d’un parterre d’êtres vils et oublieux de leurs contemporains moins bien lotis. Il s’intéresse à ceux dont tout le monde se moque. Pour prouver la probité et la serviabilité de son personnage, de manière contradictoire Delibes, comme Steinbeck, le pousse à l’irréversible. Tous deux disent leur colère d’une société – où et quand importent peu –, ou plutôt d’une humanité, inapte à tolérer la dissemblance, quand cette dissemblance se mesure dans l’immaturité et la nigauderie. Entre le manque d’intelligence et la barbarie il n’y a qu’un pas, pensent les plus cyniques. La suite nous est tue, le récit se clos sur la tragédie. Comme si rien n’importait plus que le contexte. Ce récit devrait être raconté lors d’un probable procès, mais les juges, sans doute, ne feraient que rire de l’amour d’un homme pour sa corneille. Quand la littérature, elle, fait de cette excentricité la raison d’être de ce même homme.

Les Saints innocents est un joyau dont je conseille vivement la lecture. Non contente de l’avoir fait mien, je veux le faire circuler car, à l’instar de son prédécesseur, il saura charmer les cœurs les plus coriaces. Une parenthèse enchantée au milieu de lectures hétérogènes pour un plaisir aussi court qu’intense.

Et vous, vous arrive-t-il de déceler des merveilles méconnues du grand public ?

 

 

 

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