Ce livre a beaucoup fait parler de lui. Il a une couverture qui attire l’œil, pétillante, rétro, colorée. Mais il m’a fallu presque une année avant de céder, et pourtant je n’ai lu que des avis positifs, enjoués, exaltés même. Le résumé est efficace et aguichant. Alors pourquoi pas, je ne risquais rien…

Résumé de l’éditeur81kloqqet2l

Sous le regard émerveillé de leur fils, ils dansent sur « Mr. Bojangles » de Nina Simone. Leur amour est magique, vertigineux, une fête perpétuelle. Chez eux, il n’y a de place que pour le plaisir, la fantaisie et les amis.
Celle qui donne le ton, qui mène le bal, c’est la mère, feu follet imprévisible et extravagant. C’est elle qui a adopté le quatrième membre de la famille, Mademoiselle Superfétatoire, un grand oiseau exotique qui déambule dans l’appartement. C’est elle qui n’a de cesse de les entraîner dans un tourbillon de poésie et de chimères.
Un jour, pourtant, elle va trop loin. Et père et fils feront tout pour éviter l’inéluctable, pour que la fête continue, coûte que coûte.
L’amour fou n’a jamais si bien porté son nom.

Mon avis

Essayons de décortiquer ce livre en omettant tous les avis lus jusqu’ici, si cela est possible. Premier indicateur, et non des moindres, j’avais envie d’écrire cette chronique à chaud. Dès la dernière page tournée mes doigts me brûlaient de mettre à plat tout ce que ce roman m’a inspiré. J’ai reçu une bouffée, aussi vive qu’éphémère, de chaleur et d’émotions éthérées. J’en suis ressortie ensuquée, comme après un bain. Cette lecture m’a fait du bien.

J’ai été conquise, oui conquise, dès les premières lignes. J’ai aimé la délicatesse de l’auteur dans sa manière de dépeindre ses personnages. Il commence par le père, un être atypique (mais ils le sont tous dans cette histoire), bonhomme, le papa-enfant qui ne gronde jamais, qui n’est que calme et tempérance. Puis l’auteur glisse lentement vers celui de la mère, de l’épouse.

Le récit est raconté à travers les yeux du fils et ceux du père, dans une alternance de points de vue pertinente où l’image de la femme, ni vraiment mère, ni vraiment épouse, se dessine. Car, vous l’aurez compris, c’est bien elle l’héroïne de cette histoire. Elle n’a pas de prénom, ou plutôt elle en a de multiples, c’est son petit jeu, parmi beaucoup d’autres.  Elle, elle vit dans un univers fantaisiste, absurde et onirique où tout est amusement, où tout est détourné. L’on se croirait dans un tableau de Dalí car rien n’est vraiment à sa place. Elle, elle vit à mille à l’heure, et en même temps elle profite de chaque instant, de chaque seconde de son existence pour en faire une fête. Elle est volatile, décolle du sol, sautille comme un cabri, chante comme un rossignol, rigole comme une pie. Elle, est elle la légèreté. Elle m’a subjuguée, j’ai aimé son délire sans fin, j’ai aimé son indifférence à tout, j’ai aimé son innocence, j’ai aimé son effronterie. Et pourtant, il m’était impossible de ne pas discerner derrière cet oiseau déluré les failles de la maladie, les fêlures du cristal, les aspérités d’une personnalité dévorée de l’intérieur.

Si elle n’était pas accompagnée d’un tel époux, et d’un tel fils, peut-être m’aurait-elle davantage apeurée, mise mal à l’aise. Mais les deux hommes de sa vie sont l’un un partenaire de danse ébloui et l’autre le réceptacle enjoué de ses fantaisies. Ils forment une famille, ils forment un trio, un tourbillon incontrôlable mené par une maîtresse de cérémonie insaisissable. La fluidité de leur existence, la désinvolture de leur quotidien m’a transportée. J’avais envie de me glisser dans leur appartement, de participer à la fête, de m’envoler très haut, de me ficher de tout avec eux.

Le couple formé avec Georges est grandiloquent. Deux âmes folâtres égarées dans le monde, qui se retrouvent un peu par magie. C’est hors du commun, un amour désaxé et solitaire qui ne craint guère l’infidélité. De ce couple naîtra un enfant, spectateur de ses parents, emporté bien malgré lui dans cette éternelle chorégraphie. On ne lui enlèvera pas le fait qu’il aime profondément son père et sa mère.

Et puis, comme rien n’est jamais immuable, la maladie les rattrape, elle et sa famille. Après le délire vient la descente, vertigineuse. Il y a une lutte, infaillible, féroce, aveugle, à laquelle j’ai participé, voulant anéantir ce que tous considèrent, hormis le noyau dur, comme la mauvaise graine, la maladie ; hystérie, psychose, schizophrénie ? Elle n’a pas de nom, elle ne s’inscrit pas dans un cadre clinique classique, inutile de chercher des symptômes, des caractéristiques afin de la ranger dans telle catégorie. Elle est au-dessus. Elle est incurable, vouée à toujours se développer. Mais la folie n’empêche pas la lucidité. Alors que l’on penserait la femme, l’épouse, totalement ivre, comme dans une bulle hermétique au monde, elle sait, ceci nous est dit entre deux lignes, qu’elle est destinée à vivre à jamais dans cet univers. Elle va alors prendre le contre-pied de la guérison.

L’auteur aurait pu choisir une voie classique, comme une petite leçon de vie, orientant son texte vers le mélancolique, le drame, une suite logique et réaliste où la folie du début qui faisait sourire devient quelque chose à taire puisque gangrenée et létale. Mais au lieu de cela, il opte pour la poursuite du merveilleux, du sensationnel, de la fête avant tout. Et quel bonheur de continuer à croire, de continuer à célébrer la vie, de continuer à aimer.

Le final, attendu, évident, d’une grande tristesse, d’une immense injustice aussi, n’est pas larmoyant, alors qu’il aurait tout lieu de l’être. Il est un drame, oui, mais étrangement il résonne comme un soulagement, une libération, une envolée.

Ce roman, bien que traitant de la folie, donc d’un thème lourd, pénible et incommode, est éclatant et plein de vie. Alors certes, cet excès camoufle la moisissure, la pourriture, ce que l’on ne doit pas montrer en société, ce qui évolue dans les hôpitaux psychiatriques et doit y rester. Mais, comment reprocher à l’auteur une telle excentricité, à la limite du surréaliste et d’une naïveté scandaleuse, qui offre un tableau coloré et fantastique  ? Le résultat est splendide. J’aime cet audace, celle de transformer le laid en beau. C’est que l’on attend de l’art, n’est-ce pas ?

En attendant Bojangles met en scène des personnages terriblement attachants, peinturlure la folie intime, l’agrémente d’accessoires burlesques. L’on rit en grinçant des dents, en se disant tout de même que l’on nous mène droit vers une tragédie, mais l’on ne peut s’empêcher d’admirer ce spectacle folklorique et de danser nous aussi sur la voix de Nina Simone, le temps d’un instant.

Et vous, l’avez-vous lu ? Dévoré ?

 

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