En vadrouillant de livre en livre, je suis tombée sur Des fleurs pour Algernon, titre totalement étranger pour moi. Et pourtant, il semble avoir connu un incontestable succès. En chemin vers la science-fiction, il s’est arrêté à un niveau convenable pour moi, qui affirme ne pas lire ce genre mais qui ai récemment fait quelques écarts. La quatrième de couverture (une nouvelle fois beaucoup trop avancée dans l’histoire !) déroule un texte aux éléments fort attractifs. Où il est question de manipuler l’intelligence d’un homme…

Résumé de l’éditeur (abrégé)

Algernon est une souris dont le traitement du Pr Nemur et du Dr Strauss vient de décupler l’intelligence. Enhardis par cette réussite, les savants tentent, avec l’assistance de la psychologue Alice Kinnian, d’appliquer leur découverte à Charlie Gordon, un simple d’esprit. 

Mon avis

Je dois vous dire que les premières pages n’ont pas eu ma faveur, elles ont bien failli me faire fuir. Imaginez donc un texte illisible car plein à craquer de fautes d’orthographe, du genre à vous donner mal à la tête. C’est une abomination pour les yeux. Je n’ai respiré qu’une fois ce trop long passage terminé. L’auteur, voulant coller au plus près à son récit, a jugé utile de torturer un peu son lecteur.

Ce roman est une succession de comptes rendus (ou conte randu) écrits par Charlie Gordon, notre héros. Pourvu d’un quotient intellectuel inférieur à 70 au début de l’histoire, il est presque incapable de retranscrire ses pensées. Ignare et bêta, Charlie, âgé de 32 ans, possède la maturité d’un enfant de cinq ans. Son intellect est réduit au minimum vital. Il ne sait pas analyser, prévoir, réfléchir, se souvenir. Son passé lui est en outre inaccessible. La mémoire étant sensiblement reliée à l’intelligence, on ne s’en étonnera pas.

Charlie a beau posséder un cerveau paresseux, il a pourtant conscience de sa condition ; à ce niveau-là on parlera de handicap. Désireux d’apprendre, de se grandir, de devenir « normal », il se propose comme sujet d’étude pour une expérience unique en son genre, jusque-là seulement menée sur des souris. Une opération lui permettra d’acquérir une intelligence supérieure, de plus de 160. Algernon, mignonne petite souris blanche, est témoin de la réussite de l’expérimentation. Charlie, lui, est fasciné.

Des fleurs pour Algernon nous livre au plus près le vécu de Charlie Gordon, homme extraordinaire au destin extraordinaire. Le seul être à voir son intelligence tripler. En quelques semaines seulement il devient un génie. Capable alors d’élaborer les théories les plus complexes, il se penche sur son propre cas et s’interroge sur les limites de l’expérience. Quelle est la durée de l’effet ? Car bientôt, il n’y a plus de doute. Au même titre que l’injection d’une drogue, l’intelligence s’en ira petit à petit, jusqu’à le faire redevenir l’imbécile heureux du début. Charlie le sait. Algernon en est la preuve, son comportement devient désordonné, elle ne réussit plus les labyrinthes, se cogne contre les parois et refuse de s’alimenter.

Même un faible d’esprit désire être comme les autres hommes. Un enfant peut ne pas savoir comment manger ou quoi manger, et pourtant, il connaît la faim.

Ce roman est remarquable pour de multiples raisons. La narration offre une immersion essentielle, une intrusion dans un esprit en pleine transformation, une connaissance presque totale de l’intimité du héros. Les yeux ouverts sur le bouleversement d’une vie, le lecteur feuillette le journal de bord d’un humain rejouant en quelques mois des millénaires d’évolution. L’idée d’accroître de manière extrême l’intelligence pourrait passer pour scandaleuse car contre-nature. Mais à la place de Charlie elle est salutaire, elle est une porte qui s’ouvre sur un monde de possibilités ; peut-être simplement une inspiration brève mais intense, à la manière d’un shoot. La comparaison est peu flatteuse, mais pourtant réaliste au regard du dénouement.

Charlie a beau posséder des capacités exceptionnelles, l’élévation de l’intelligence n’a pas que des effets purement pratiques. La mémoire se reforme, le passé ressurgit sous forme de rêves. Des bribes de son enfance défilent dans l’esprit de Charlie. Ses parents et sa sœur en première place. Abandonné vers douze ans, mis à l’asile par sa mère ayant jugé son imbécillité dangereuse, il a très tôt été livré à lui-même, ayant trouvé, grâce à son père, un emploi stable au sein d’une boulangerie. Inapte à faire avec ce nouveau passé, à accepter sa propre histoire, Charlie découvre sa solitude. Ceux qu’il prenait pour des amis apparaissent comme des individus moqueurs et dédaigneux. Sa métamorphose suscite l’effroi. Avant, on faisait semblant de l’apprécier pour mieux se servir de lui, aujourd’hui, on le fuit de peur de passer pour imbécile. Stupide ou intelligent, Charlie se rend à l’évidence qu’il est condamné à ne jamais avoir d’amis véritables. Autrefois charmant, rieur et altruiste, il se montre à présent hautain, nerveux et colérique.

Ce qui étrange dans l’acquisition du savoir, c’est que plus j’avance, plus je me rends compte que je ne savais même pas que ce que je ne savais pas existait. Voici peu de temps, je pensais sottement que je pouvait tout apprendre. Maintenant, j’espère seulement arriver à savoir que ce que je ne sais pas existe et en comprendre une miette. En aurai-je le temps ?

Et puis, il y a que le développement affectif n’a pas suivi celui de l’intellect. Charlie possède les émotions d’un adolescent. Il découvre le désir et l’amour sans savoir qu’en faire. Deux femmes accompagneront cette immaturité. Avec celle qu’il n’aime point il osera tester son corps, avec l’autre dont il est fou amoureux il sera incapable de caresses.

Charlie se dédouble. L’homme surdoué contemple le simplet avec pitié et compassion. Sans vouloir le retrouver, il doit faire avec sa constante présence. Qui est-il ? Charlie a perdu sa personnalité en gravissant l’échelle de la très haute intelligence. Percevoir le monde avec un regard neuf et aiguisé ne le rend pas meilleur. Charlie raconte la crise d’identité qui le traverse. Qui donc peut comprendre ce qu’il est en train de vivre ?

Ce texte est d’un réalisme éblouissant. Il est très juste en confrontant l’intelligence et le sentiment. L’originalité de l’intrigue repose sur une idée pourtant simple, ne nécessitant pas de grands développements. Faites d’un idiot un génie et observez ce qu’il se passe. L’étude du personnage est minutieuse et crédible. À travers l’introspection d’un homme à la fois observateur et sujet, l’auteur expose doucement sa vision d’un monde incohérent et injuste promulguant l’intelligence comme qualité suprême sans prendre en considération d’autres dimensions et reniant l’individualisme, la diversité, la singularité des êtres. Il faut savoir lire, écrire, compter, répondre et rire des autres. Quand on ne supporte pas la bêtise on la combat en prônant l’esprit éveillé et la raison, mais au-delà d’un certain niveau on préfère l’abrutissement qui, au moins, est contrôlable. Charlie, passant d’un extrême à l’autre, aura connu des hommes leurs plus pires instincts. Jugé et condamné, on lui refuse sa sensibilité et son discernement. Il ne peut être qu’un cobaye, son intelligence toute fabriquée ne vaut rien.

Des fleurs pour Algernon est un roman coup de poing. Sombre et fataliste, il n’est pas pour brosser l’humanité dans le sens du poil et inspirer confiance en l’Homme. D’une scandaleuse tristesse il dessine le portrait vacillant et jamais complet d’un homme irrémédiablement seul et destiné à ne jamais être compris, ni des autres, ni de lui-même, victime des carences dont la nature l’a doté, victime des hommes l’ayant manipulé, victime de ce monde trop jeune pour accepter que des idiots deviennent de nouveaux génies. Ce récit creuse des questions autour de la différence, du handicap, du pouvoir de la science et de la médecine, de l’identité, de l’importance du passé et du souvenir… Avec tact et pudeur, via la parole totalement objective de Charlie, l’auteur raconte la renaissance d’un homme avant une mort prévisible. Et si, de notre faculté à comprendre le monde dépendait notre bonheur ?

Et vous, connaissez-vous ce titre ? Ou bien, d’autres romans ayant trait à la manipulation de l’intelligence humaine ?

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